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A good film is when the price of the dinner, the theatre admission and the babysitter were worth it.

Alfred Hitchcock

 

Le cinéma de Christopher Nolan divise. Le goût du réalisateur pour les trajectoires non linéaires et les concepts à haute voltige a remporté autant d’adhésions qu’il a créé d’animosité. Pour chaque admirateur du sens de la nouveauté de Nolan, il existe un cinéphile – habituellement très vocal – qui dénoncera le caractère compassé de ses films. Comptez votre humble serviteur dans le premier groupe. À l’aube d’un siècle marqué au fer brûlant par le monopole télévisuel du divertissement, ce cinéaste repoussant constamment les limites techniques et scénaristiques pour faire survivre (voire, croître) son art est une perle rare.

Mais il est vrai que les sillons de l’innovation peuvent parfois faire trébucher. Ceux qui soutiennent que Nolan a du mal à matérialiser son émotion ont parfois raison, et ceux qui se disent assommés par ses dialogues explicatifs surabondants, également. À ceux-là, je dis « Bonne nouvelle! Dunkirk démontre qu’il a pris des notes! ». À mes compagnons qui espèrent la continuité avec ses œuvres précédentes, je dis, un peu plus timidement, « Vous serez peut-être perplexes… ». Car Dunkirk est le premier film de Nolan qui transcende les obsessions de son créateur. Ne nous méprenons pas, toutefois : il s’agit d’un excellent film.

Dunkirk est la deuxième adaptation cinématographique de la retraite de Dunkerque, s’étant déroulée au début de la Deuxième Guerre. Située au Nord de la France, Dunkerque est une petite ville portuaire où étaient acculés, en mai 1940, 400 000 soldats des Forces Alliées, quelques semaines après les offensives nazies en France. À ce stade du conflit, l’essentiel des déploiements anglais et français s’était retrouvé en souricière sur les plages de Dunkerque, entre la mer et les Allemands. Les faits relatés entourent l’Opération Dynamo, conçue afin de ramener les soldats de l’autre côté de la Manche, à seulement 25 kilomètres. À l’époque, Winston Churchill avait qualifié l’événement de « désastre militaire »; le succès de l’opération se serait toutefois avéré déterminant dans la victoire des Alliés.

Dunkirk propose au spectateur de devenir témoin – et le terme « témoin » est tout à fait à propos tellement la mise en scène est absorbante – de trois récits. Au fil d’une semaine, il marche les plages où des soldats d’infanterie (Fionn Whitehead et Harry Styles, notamment) tentent de survivre en attendant les secours. Pendant une journée, il navigue sur le yacht d’un civil (Mark Rylance) dont le véhicule a été réquisitionné par le gouvernement. Il vole également dans l’avion Spitfire d’un pilote de la Royal Air Force (Tom Hardy) dont la mission d’une heure est de mettre en échec des bombardiers allemands. Les intersections entre ces trois histoires surprennent avec autant de force qu’elles bouleversent. Le creuset du film se trouve d’ailleurs dans cette connexion invisible entre des personnages qui ne se rencontrent jamais (sauf à la toute fin), mais dont les décisions de chacun ont une conséquence de vie ou de mort sur les autres. Ce noyau émotionnel se révèle toutefois avec moins de clarté que dans les films précédents de Nolan.

Contrairement à la généralité des productions fondées sur un fait vécu, le film n’a aucune intention documentaire. Dunkirk ne se veut pas un film de guerre autant qu’une tentative de communiquer l’expérience de guerre. Christopher Nolan emploie tout son savoir-faire – qui est considérable, à n’en point douter – à réduire la distance entre le spectateur et l’intensité des événements. Cette séduction emprunte la voie du système nerveux central : prises de vue vertigineuses, photographie éclatante, bande sonore angoissante, imposant au spectateur le rythme étourdissant du film… autant de procédés qui donnent à l’avènement de la réalité virtuelle au cinéma une aura de télé-pub. Tout au long du film, notre attention est orientée vers les détails de cet univers de guerre, nous rendant ainsi ultra-sensibles à sa texture et à ses mutations : la respiration haletante du soldat Tommy (Whitehead), les vagues s’abattant violemment sur la plage, le craquèlement des coups de feu qui s’assourdit lorsque les balles pénètrent les corps.

Bien entendu, c’est ce souci du détail qui permet au spectateur d’embrasser pleinement les grandes questions du film. Parmi celles-ci, notons celle du rapport à la survie, et comment une situation extrême peut faire éclore – ou mourir – le courage. L’homme qui commet un acte égoïste en vue de survivre et celui qui s’oublie pour sauver les autres sont, en fait, la même personne. Faisant écho à l’infini de l’existence et des trajectoires humaines, Orson Welles disait que la différence entre une fin heureuse et une fin malheureuse ne tient qu’au moment où l’histoire se termine. Il en est de même pour les vertus de l’homme; détournez le regard et elles s’effacent, clignez des yeux et elles apparaissent.

Mais ce qui élève Dunkirk au sommet de l’œuvre de Nolan est la sincérité – voire, la simplicité – de son enjeu dramatique. Les dialogues interminables d’exposition ne sont plus nécessaires quand la réalité à exprimer est si immédiate, si extrême. Les prouesses techniques gagnent en impact lorsqu’elles sont mises au service d’un propos digne. Un produit fini est à son plus bouleversant lorsqu’il est simple, distillé, même si sa mécanique est complexe. Le temps d’un film, Nolan se soulage des chimères qui aiguillonnaient ses films précédents, comme d’un poids qu’il n’a plus à porter. Et d’un excellent cinéaste, se révèle un grand artiste.

Au-delà des considérations artistiques, toutefois, Nolan renouvelle l’exploit qu’il répète de film en film : nous faire passer un moment inoubliable au cinéma. C’est Alfred Hitchcock qui serait fier.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.