tonyerdmann

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J’ai un triste aveu à faire. Bien que j’estime les esprits idéalistes par-dessus tout, mon caractère tourmenté a toujours fait de moi un sombre personnage. Mes flancs sont plutôt résistants à l’espérance. À ceux qui voient le bon dans toute chose, je réponds souvent qu’ils n’ont pas regardé assez attentivement. À ceux qui me taxent de cynisme, je dis porter l’étiquette avec une fierté morbide. Et aux œuvres de fiction qui menacent d’ébranler mon édifice de désespoir, je réserve mes plus savoureuses insolences. Mais tout cela est de bonne guerre parce que la plupart de ces œuvres souffrent du pire des paradoxes : en voulant faire appel aux bons sentiments, elles s’appuient sur les ressorts les plus malhonnêtes – clichés, formules surannées, acteurs statuesques, et j’en passe. Toni Erdmann évite ces écueils et offre ainsi une dose sincère et digestible – oserais-je le dire – de bonheur. Le temps d’un film, le sceptique a été confondu.

Le film débute avec Winfried, sexagénaire retraité, mais actif. Il partage son temps entre le soin de sa mère et des activités bénévoles. Il voit très peu sa fille Inès, qui travaille pour un important groupe-conseil allemand basé à Bucarest. Inès visite rarement son père, ce qui est confondant, puisqu’on apprend au fil du récit qu’Inès et son père étaient autrefois de grands complices, soudés par un humour qui leur était particulier. Winfried décide de partir pour Bucarest dans l’espoir de surprendre Inès et surtout, d’aiguillonner son sens de l’humour. Il y passe finalement un week-end pénible, durant lequel il constate à quel point sa fille, qui mène une vie de devoir et d’ambition, a honte de lui. Au terme de quelques jours, Winfried annonce qu’il rentre chez lui, mais au lieu de prendre son avion, il réapparaît dans la vie d’Inès. Cette fois, il est armé de fausses dents, d’une perruque et d’une râpe à fromage (!), et se fait désormais appeler Toni Erdmann, coach de vie et ambassadeur d’Allemagne. Ne sachant que faire, Inès finit par se prêter au jeu.

Toni Erdmann recèle un message des plus simples : pendant que vous besognez, absorbé par vos quêtes illusoires, la vie passe, et vous ne pourrez jamais rattraper le temps perdu. Ma calculatrice scientifique TI 36X Pro n’a pas suffisamment de mémoire pour compter tous les films qui ont abordé cette question, à des degrés variés de pertinence. Loin de se démarquer par son contenu, ce film témoigne avant tout d’un sens du timing à nul autre pareil. Le timing de la comédie, bien sûr, mais également celui du cœur humain. C’est avec une précision déconcertante que Toni Erdmann sait quand rencontrer les attentes de l’auditoire, et quand les tromper. Quoi qu’en pensent les relativistes de ce monde, il existe des instants précis dans un récit où l’émotion est mûre à émerger dans sa forme la plus honnête. Le film ne rate aucune occasion d’horripiler, de faire rire ou d’émouvoir, et sait exactement à quel moment le faire. L’ensemble insuffle au spectateur le sentiment justifié d’être entre bonnes mains, exposé à une œuvre confiante, maîtrisée et aboutie. Malgré ses quasi-trois heures au compteur, le film se renouvelle sans cesse, et c’est dans sa troisième heure qu’il percute avec la force d’un marteau en plein visage. Bonne chance à ceux qui chercheront à se relever avant le générique.

Toni Erdmann m’a t’il permis d’entrevoir un sens à la vie? Suis-je maintenant un homme plus sage, plus conscient, plus tendre? C’est beaucoup demander à un film (aussi magistral soit-il), comme il est difficile pour Winfried de nommer la folie qu’il laisse en héritage à sa fille. Le film est à son plus puissant lorsqu’il ne cherche pas à se justifier – quand il ne nomme rien, mais montre tout. Un peu comme dans la vie.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.