Nelly

2 etoiles

« Il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement; la mort en est une, sans doute; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur? » — Jacques Rivette

Faire la biographie de quelqu’un, c’est construire un symbole à partir d’une personne. C’est témoigner de l’importance de cet individu et de son influence sur une facette de la société, affirmer que leur histoire mérite encore d’être racontée. C’est aussi faire entrer cet individu dans le domaine des mythes et légendes, pour finalement le transformer en une image –  si les médias ne l’ont pas déjà fait. En fin de compte, un film ne fait que compléter l’illusion, en recréant non seulement cette personnalité, mais aussi le monde qui l’entoure. La fiction ne se rapproche pas de la réalité, elle l’absorbe pour la faire sienne. Il n’est pas ici question de condamner la pratique entière – il y a certainement des symboles et des interprétations plus inspirés que d’autres –, simplement il ne faut pas oublier l’humain à la base. Ces gens auxquels on a octroyé des rôles à travers le temps, ces héros et martyrs, peuvent-ils supporter le poids de notre imagination, et même, le voudraient-ils?

Nelly, projet tant attendu d’Anne Émond, aborde la vie de Nelly Arcan en la divisant en plusieurs parties distinctes, chacune relatant une facette de sa personnalité, délaissant le modèle chronologique standard. Une proposition qui se distingue des œuvres biographiques conventionnelles et régulières, mais seulement quelque peu; l’ordre est différent, mais les composantes sont les mêmes. Les opportunités se présentent, mais ne sont pas toujours saisies. On sent du moins une volonté d’explorer le sujet de la part de la réalisatrice, comparativement aux Êtres chers dont le propos sur le suicide se limitait à « Il faut que ça arrête. » Les moments les plus intimes, l’écrivaine isolée dans son appartement, retrouvent à la fois la maîtrise, l’honnêteté et la modestie de Nuit #1 avec ses décors et éclairages baroques. Le reste du long métrage approche malheureusement le téléfilm prédestiné. Malgré leurs premières œuvres respectives, le sexe n’est pas le sujet principal des deux artistes, Arcan et Émond; leurs visions sont bien plus larges. Cependant, la lecture de la culture de masse, erronée et réductrice, dicte que c’est ce qu’on attend d’elles, c’est la place qu’on leur a réservée. Du haut de cet hôtel spacieux, la cinéaste filme sa protagoniste comme l’escorte aborde ses clients : mécaniquement, sans focus ni point de vue. Parce que c’est ce que les gens cherchent.

Le plus triste, c’est qu’on peut entrevoir, par moment, les éclaircies d’un meilleur film qui n’arrivera jamais, parce que trop à l’encontre des attentes de l’industrie et des clichés. Nelly a besoin du regard des autres pour exister; elle avoue à son éditeur que sans son écriture, et les multiples personnalités qu’elle a dû construire au fil des ans, elle ne serait rien. Les nombreux miroirs à travers le film ne sont pas uniquement signe de vanités, de doubles magnifiés et magnifiques, ils deviennent des retours de regards, qui la traversent comme des lames. L’auteure se sent incomprise par le public et les journalistes, mais il serait naïf de penser que la cinéaste et ses producteurs la connaissent davantage. Même Isabelle, la femme derrière le pseudonyme, ne sait plus qui est Nelly, dépassée par sa création. La vérité, c’est qu’elle n’est plus là, qu’elle est désormais perdue dans le temps. La volonté de racheter le réel pour sauver ce qui reste, c’est déjà s’avouer vaincu par la fatalité; c’est faire vivre une personne sur image car elle n’a pas pu survivre à la réalité. Une solution, ça aurait été de ne pas mettre Nelly au centre du récit, mais en périphérie : de baser le film sur la figure tracée par ceux et celles qui l’entouraient, sa véritable personne étant insaisissable. La biographie d’une femme absente malgré elle. Mais voilà, est-ce le film que l’industrie attend, conforme aux clichés qui se sont érigés comme des monuments?

Ainsi est le destin tragique de Nelly, déchirée entre deux pôles, incapable de les réconcilier ou de trancher. Nous sommes condamnés à imaginer ce qui serait arrivé si le cours des choses s’était fait autrement, si cet élan de vie n’avait pas été si subitement interrompu; des possibles qui ne se produiront jamais.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.