16144732_10158185779250492_1083316326_n

4 etoiles

Le jeu de confiance est amusant si l’on joue avec un partenaire que l’on connait bien. On se laisse tomber par derrière et il y a soudain deux possibles : être attrapé ou tomber par terre. Tomber signifie généralement que l’on a eu tort de faire confiance à notre partenaire. La foi montre une troisième voie : tomber, sans toutefois perdre confiance en son partenaire. Silence, l’excellente nouvelle offrande de Martin Scorsese, en fait à la fois l’éloge et le procès.

Au 17e siècle, deux jésuites portugais, Rodrigues et Garrpe, partent à la recherche de leur mentor (Ferreira) au Japon, refusant de croire les divers rapports indiquant que ce dernier aurait renié sa foi chrétienne sous la torture. Dès leur arrivée, les jeunes hommes sont confrontés à l’échec généralisé de la mission évangélique au Japon; les prêtres occidentaux ont été exécutés par dizaines, laissant les convertis, par ailleurs persécutés par l’inquisition bouddhiste, sans port d’attache spirituel. Plusieurs fidèles vivent leur dévotion en secret, mais la plupart ont renoncé à la chrétienté.

Au cours de leur périple, Rodrigues et Garrpe regrettent plusieurs silences. D’abord, le silence de Ferreira, introuvable, qui n’a pas donné de ses nouvelles depuis les années. Cet homme qui a inspiré tant de disciples à la foi peut-il réellement avoir oublié les vérités de son cœur? Puis, le silence du peuple japonais, que les jésuites sont à demi-certains de convertir effectivement. Pour chaque succès, une déception d’étendue comparable les heurte de plein fouet. Et il y a, bien sûr, le silence qui trompe tous les silences – et qui hurle à tout rompre – celui de Dieu. Dans chaque trahison, chaque barbarie, chaque faiblesse jonchant leur chemin, se révèle peut-être l’absence, voire l’indifférence, de Dieu.

Tout comme les protagonistes, le spectateur est poussé au bout de ses ressources énergétiques (le film dure presque trois heures) et spirituelles. Il est transporté dans un espace rude et hostile à l’intérieur duquel on le force à s’interroger sur les problèmes les plus élevés de l’expérience humaine. Nul besoin d’être un homme de foi pour en saisir les proportions. Jusqu’à la toute fin, le prêtre Rodrigues cherche à comprendre la substance de sa responsabilité envers Dieu, et les intersections entre celle-ci et sa promesse de sauver son prochain. Renvoient-elles toujours à la même chose? L’une précède-t-elle l’autre? Une autre question qui colore le récit est celle des recours de la foi en situation d’oppression (notons le passionnant tête-à-tête entre Ferreira et Rodrigues, où ce dernier joue tous les jetons qui lui restent).

La richesse thématique du film rencontre l’excellente maîtrise de la forme de ses créateurs. Oreille précieuse ou non, il est évident dès le départ que chaque son témoigne de l’absence de Dieu. La netteté des monologues intérieurs de Rodrigues, couplée à la faiblesse des sons ambiants, porte à croire que le jeune homme est bel et bien seul, qu’un personnage important se tapit, muet, dans la beauté divine de l’archipel japonais. C’est plutôt dans les moments où Son silence est le plus choquant que l’on entend avec beaucoup de clarté : les pieds se posant sur la tuile en guise d’apostasie, la mer qui frappe les condamnés à mort, crucifiés pour leurs croyances, la paille brûlante qui emprisonne des familles complètes… La retenue dans la mise en scène met en évidence ce fin jeu sonore.

Les résolutions auxquelles parvient le film ne manqueront pas de décevoir les chrétiens les plus dévoués et, par le fait même, de plaire à ceux aimeraient voir (ou ne pas voir) une chrétienté intime et le moins organisée possible. Reste que Silence a le courage de ne pas s’appuyer sur l’ambiguïté pour délier les nœuds de son intrigue, ce qui en fait une œuvre qui refuse la complaisance aussi certainement qu’elle honore son sujet.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

Commentaires