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Il y a quelque chose à dire à propos de la place de l’acteur dans le cinéma d’Alfred Hitchcock. Le réalisateur ne s’intéressait point à leurs talents ou à leurs performances, mais plutôt à leur caractère photogénique et à leur symbolique. Ces grands représentants de l’imaginaire hollywoodien entraient soudainement en crise lorsque leur image-mouvement toute puissante, le scénario d’action classique, faisait défaut – soit par un excès théorique, soit par un détail passé inaperçu. Ainsi fut créée une génération complète de célébrités sur le bord de la crise de nerfs, en opposition avec le star-system et les modèles moraux de l’époque. Aucun autre cinéaste, à l’ère classique ou au Nouveau Hollywood, n’a autant célébré et critiqué le monde des images d’un même geste; l’un n’exclut pas l’autre. Ce qui nous amène à la question, que sont devenues les vedettes psychopathes d’antan? Avec Elle, le metteur en scène Paul Verhoeven et l’actrice Isabelle Huppert avancent une réponse : elles ont fait leurs vies, tout simplement. Elles se sont installées dans des maisons, ont élevé une famille, et acquis une routine pour revenir à une réalité paisible. Mais au fond d’elles résident, encore et toujours, un désir et une pulsion qui attendent patiemment de ressortir.

Ce n’est point une coïncidence de mentionner dans le même souffle le nom du réalisateur et de l’actrice, puisqu’ils sont indissociables. Avec Isabelle Huppert, Paul Verhoeven a trouvé l’actrice qu’il cherchait depuis tant d’années; une femme qui est à sa hauteur, qui témoigne de la même audace, force et humour noir que lui, et le dépasse même par moment. Elle domine le film de bout en bout, avec une expérience et liberté inégalée. Son personnage, Michèle est la descendante directe du personnage de Catherine dans Basic Instinct, anti-héroïne hyperconsciente des clichés qui l’entourent. À la différence de l’écrivaine meurtrière, jouissant d’une intelligence suprême pour surplomber les autres personnages pris dans des schémas et des destins aussi inévitables que prévisibles, Michèle ne jouit pas de cette vie. Elle est complètement blasée du monde des apparences dans lequel elle vit, un monde lisse et niais, rempli de faux-semblants et de stéréotypes (pas surprenant qu’elle travaille dans une boîte de jeux vidéo). Elle est sans cesse forcée dans des rôles féminins et des rituels conventionnels par de piètres figures masculines : son ex-mari écrivain sans talent, son amant médiocre, son fils inutile. Ces personnages, aussi idiots soient-ils, sont étrangement bien écrits et développés, et deviennent des cibles d’autant plus satisfaisantes pour le film!

Car Michèle ne se conforme pas à ces rôles entièrement. Isabelle Huppert est bien excellente dans les scènes les plus « difficiles »; elle est encore plus fascinante quand elle joue mal, quand elle laisse tomber la façade, quand elle fait un petit écart de conduite ou un rire inopportun, quand elle feint la normalité avec le moins d’effort possible. C’est là que tout l’humour du film se découvre. La scène du repas de Noël est un chef-d’œuvre de malaise, parce qu’elle réunit sous un même toit tous ces clichés et les fait entrer en collision, et fait dérailler tout le caractère joyeux et féérique de la fête sacrée. La satire d’Elle n’est pas aussi explosive que celle des opus américains du cinéaste; il n’a pas à se jucher à la hauteur des films d’action de l’ère Reagan ni au caractère grandiose et grotesque du cinéma hollywoodien. Elle se bute ici à la bourgeoisie européenne, gentille et catholique, qui regarde le pape à la télé, mais dont les airs d’êtres civilisés et hautains sont tout aussi hypocrites que leurs voisins d’outre-mer. Considérons les toutes premières minutes du film : la musique d’Anne Dudley, qui rappelle tout de suite les thèmes orchestraux hitchcockiens, à la fois soyeuse et inquiétante. Puis, le bruit strident de vaisselle cassée et des cris. Verhoeven ne rejette pas ce monde d’apparence pour autant : il parcourt cet univers glamour et gothique, aux teintes dorées, et suit ses personnages avec une caméra mobile et efficace sans tomber dans un spectacle technique.

Il reste un dernier rôle joué par Michèle, celui sur lequel se base toute l’intrigue : le rôle de la victime d’un viol dans les toutes premières minutes. Le film rappelle sans cesse les oppositions entre victime et assaillant, entre proie et prédateur, des relations aussi néfastes que naturelles, imbibées dans le règne animal à l’écart de la civilisation. Mais c’est encore un rôle que Michèle refuse d’assumer, et s’engage alors dans une chasse à l’homme digne d’un suspense de revanche. Une fois l’agresseur démasqué, les rapports de force se retrouvent inversés. Toutefois, l’affaire n’est pas terminée pour autant; la mascarade continue, la situation est poussée à son paroxysme, et la confusion sexuelle entre désir et répulsion s’intensifie – l’un n’exclut pas l’autre. Le voyeur omniscient et insaisissable devient lui-même observé, tentant nerveusement de garder son identité sous les regards espiègles de Michèle. La masse noire dominante filmée en gros plans nerveux se montre en fin de compte pour ce qu’elle est vraiment : un con avec une cagoule, à son tour pénétré par la femme.

Il faut espérer que la consécration de Paul Verhoeven à travers la critique internationale ne se fera pas au détriment de ses œuvres précédentes, encore trop sous-estimées. Il y aura toujours une place dans nos cœurs pour Robocop, Total Recall et  Showgirls (surtout pour Showgirls!). Mais aussi palpitantes soient ces expériences maximalistes, ce sont dans les petites œuvres que l’on découvre les grands génies; quand leurs manies sont mises en évidence et que les fondations sont exposées d’une manière fascinante. Derrière la retenue se trouve l’extravagance; jouissant de ses oppositions et décalages constants, Elle est une œuvre d’une folie jubilatoire.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.