Daniela (Alicia Luz Rodriguez) vit avec la même désinvolture adolescente deux existences parallèles. D’un côté, elle est une jeune fille studieuse et posée dans une famille évangéliste stricte. De l’autre, elle est Joven y alocada, auteure d’un blogue populaire lui permettant d’explorer avec boulimie les recoins sombres de sa sexualité débridée.

Expulsée de son école pour avoir eu une relation sexuelle avec un camarade de classe, elle se trouve un emploi au sein d’une station de télévision évangélique, où elle s’éprendra de deux collègues de travail : Tomas (Felipe Pinto), portrait couplé du jeune sud-américain sexy d’une publicité de Levi’s et de Ned Flanders, et Antonia (Maria Gracia Omegma), nymphette avec qui elle vivra une idylle secrète.

Déshabiller Thomas pour habiller Antonia, et vice-versa : tester ses limites physiques peut-il compenser une crise interne, tant au niveau des convictions religieuses (Daniela ne veut pas croire car cela l’effraie), de la famille (la dichotomie entre une mère castratrice, en parfaite santé, et une tante compréhensive atteinte d’un cancer) ou des relations affectives? Comme Daniela l’avouera sur son blogue, sans amour, elle n’a rien.

Fort d’un prix pour son scénario au dernier festival Sundance (World Cinema Screenwriting Award), Joven y alocada (Sans peur, sans pudeur en version française) adapte avec braverie l’histoire de la jeune femme derrière le véritable jovenyalocada.blogspot.com, suivi par plus de 14 000 personnes sur Facebook. La réalisation est riche, exponentielle, toute en surimpressions qui brouillent les délimitations entre les différentes vies (internes) de Daniela. Les emprunts à d’autres cinéastes sont assumés comme autant de mixtures synthétiques qui illustrent les craintes et les désirs des personnages. Mais autant de tape-à-l’œil peine à maintenir en vie un récit qui tire de la patte, aussi blasé que cette Daniela branchée sur le respirateur artificiel un bon trois quarts du film.

L’on vient rapidement à se demander ce qui peut sauver le film de mauvaises comparaisons avec Les amours imaginaires de Xavier Dolan, autre récit en queue de poisson sur les relations de trois jeunes en apesanteur affective, qui a très certainement été visionné par la réalisatrice Marialy Rivas. La même fausse gravité inconséquente, la même dégaine baba cool d’une génération dans la postmodernité jusqu’au cou, la même indifférence lorsque l’anarchisme probant cède la pas aux conventions des cœurs brisés et esseulés. Et pour un film qui nous en montre tant, côté péché de la chaire, il s’agit au final d’une proposition soft, qui se complait dans son voyeurisme, à deux pas des photos des gamines dénudées de David Hamilton. Hérésie d’ordre publicitaire, Joven y alocada laisse croire en surface qu’il a quelque chose à dire sur l’éveil de la conscience sexuelle à l’adolescence, mais pisse trop clair dans le bénitier pour que le spectateur en reste marqué.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.