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4 etoiles

Nocturnal Animals est d’une intensité rare et déstabilisante, mais aussi d’une simplicité efficace et intelligente. Certains diront qu’il s’agit d’un thriller psychologique, d’un drame aux allures de film noir, mais ce deuxième film de Tom Ford demeure avant tout un film sur l’amour. Il écorche toutefois celui-ci avec une acidité qui fait grimacer, dans un jeu de vengeance animé par la culpabilité. Il ne tient qu’à nous d’accepter de plonger dans cette histoire qui égratigne la surface, tant des personnages que des spectateurs. 

Susan est propriétaire d’une galerie d’art et connaît un grand succès, bien que constamment rongée par son abandon à devenir artiste. Elle incarne tout ce qu’elle rejetait auparavant, en l’occurrence sa mère, une femme malheureuse dans son mariage ayant préféré, dans ses choix de vie, l’argent à l’amour, l’illusion de perfection à la rudesse de la réalité. À sa grande surprise, Susan reçoit le manuscrit d’Edward, son ex-mari, un roman qu’il lui dédie. Dès les premières pages, elle décrit l’histoire comme étant sombre, violente, et extrêmement triste, car l’écrivain met en scène Susan dans un récit brutal et éprouvant. Cette deuxième trame narrative, mise en parallèle à la première, ouvre un jeu de miroirs des plus fascinants. Le manuscrit se révèle tranquillement et habilement comme la métaphore de l’histoire d’amour entre l’homme et la femme. La mise en abyme rapproche certains éléments, mais creuse aussi des contrastes. Le caractère brut et sauvage des paysages texans, leur aspect terreux et brûlé par le soleil, ainsi que ses personnages colorés, se heurtent aux brumeux et séduisants clairs-obscurs qui représentent Los Angeles. 

La réalisation est audacieuse et la direction photo, impeccable. Ford rappelle que le cinéma est un médium extrêmement malléable, même si certains effets visuels peuvent paraître excessifs par moment. Toutefois, le film ne se résume pas qu’à un simple et superficiel exercice de style, à un assemblage d’images léchées et clinquantes. Rien n’est anodin dans le film, pas même les répliques les plus futiles, et tout invite à y voir un double sens. On comprend toute la richesse des détails du scénario lors d’une scène dans laquelle Susan s’arrête devant une toile affichée dans la galerie où elle travaille. Sur la toile, on y voit l’inscription « Revenge ». En fait, c’est la revanche d’Edward qui se trouve dans le manuscrit lu par la femme. Il se venge du départ de Susan, de sa fermeture à vouloir faire fonctionner leur couple, de son infidélité, de l’enfant qu’elle lui a enlevé, et surtout, du fait qu’elle ne semblait pas croire en ses capacités à devenir un bon écrivain. C’est ainsi que dans une sorte de danse macabre, le passé et le présent se confrontent une dernière fois et n’épargnent personne. 

La culpabilité, la loyauté, la vengeance et la désillusion parcourent le deuxième long métrage de Tom Ford avec un dynamisme et une complexité qui ne manque pas de provoquer une charge émotive déstabilisante. Les personnages principaux de ce film sont des animaux nocturnes qui errent sans but, à la recherche d’une vérité qu’ils se sont refusée dans le passé; celle d’accepter l’autre comme il est, car les exigences les plus élevées engendrent souvent les plus grandes déceptions. En fixant sa caméra sur les visages, surtout celui de Susan, le cinéaste capte la détresse intérieure des personnages à même leurs yeux vitreux, leurs froncements de sourcils ou le tressaillement d’une lèvre. 

Rien n’échappe à Ford et c’est d’ailleurs ce qui provoque souvent un sentiment de malaise dû sa façon d’observer ses personnages. 

L’ouverture et la fermeture du film déconcertent complètement, la première frôlant la parodie et la dernière étant d’une telle gravité. C’est parce qu’il mélange les tons et les conventions, en assumant totalement son maniérisme et son ironie, que Nocturnal Animals se présente comme l’un des meilleurs films de l’année.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).