pays

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Que reste-t-il d’un cinéma politique québécois ? Encore faudrait-il le définir. Parmi les crises et les faux débats annuels, la disparition d’un cinéma politique et le manque d’engagement des artistes sont souvent déplorés, la jeune génération condamnée à vivre dans l’ombre des grands maîtres de la période nationaliste. Mais est-ce que le politique a réellement été évacué de l’art filmique, ou est-il simplement plus diffus, éparpillé? Comment ne pas voir en Mommy et Tu dors Nicole des films post-Printemps Érable ? Comment ne pas associer Nuit #1 ou L’amour au temps de la guerre civile à un malaise plus large? Comment ne pas situer l’imaginaire d’Olivier Godin dans Nouvelles, Nouvelles par rapport à la société actuelle ? Comment peut-on tout simplement ignorer une grande œuvre comme Guibord s’en va-t-en guerre ? Toutes ces questions semblent passées au-dessus de la tête de nombreux critiques du dimanche, par manque de temps ou d’intérêt, et pour qui le contenu politique d’un film n’est seulement considéré que lorsqu’il se trouve à deux centimètres de leur visage. Lorsque ceux-ci parlent d’un cinéma politique, ils parlent de la Politique avec un grand P : des films sérieux avec de grands sujets et de grands discours, et qui se vendent comme tels. Cette vision du cinéma politique relève en fait d’un genre cinématographique, complet, avec ses personnages, ses lieux, ses clichés et ses sujets de prédilection. Limiter le potentiel politique du cinéma à une seule vision très conventionnelle, c’est faire preuve d’un grave manque d’imagination et de transcendance. 

Prenons comme exemple Pays de Chloé Robichaud. Le film suit trois femmes – une chef de pays (Macha Grenon), une jeune députée (Nathalie Doummar) et une médiatrice (Emily VanCamp) – au coeur de négociations pour la relance d’une industrie minière dans un minuscule état insulaire, chacune essayant d’équilibrer son travail avec sa vie privée. Parce que c’est ça la politique : une job, un boulot, une carrière. Ce sont des gros discours, de grandes discussions derrière portes closes. C’est la politique comme tout le monde l’imagine, détachée du reste de la population, dans tout ce qu’elle a de plus opaque et monotone. Les acteurs ne peuvent soulever un scénario aussi lourd et chargé qu’un bottin téléphonique; personne ne le peut ! Le plus frustrant, c’est que le vocabulaire creux et administratif des négociations sur un enjeu fictif débouche immanquablement sur le discours vide du film lui-même. Aucune idée du politique ne circule dans ce film; aucune ne communique, ne se questionne, ne se mélange, ne se forme. Les idées de Pays sont des blocs de béton impénétrables, indiscutables, imposants et immobiles. Le long-métrage est prisonnier d’un système et de discours préconçus et dominants, et ne sort jamais de cette orbite pour regarder son thème autrement. Ne reste qu’une quête identitaire individuelle sur fond de désillusion – encore une autre. La politique cannibalise le politique.

Le classicisme du film est aussi cinématographique. La mise en scène emprunte visiblement beaucoup au cinéma québécois des années 70, avec ses paysages ruraux, ses chansons classiques, ses zooms et son grain de pellicule. Sans les convictions, la force de frappe ou la proximité des œuvres de Perrault, Groulx ou même Lefebvre, ces emprunts ne donnent qu’un superficiel esthétisme rétro, plus proche d’un maniérisme de cinéma indépendant américain à la Wes Anderson. Mais l’image principale de Pays, c’est la même que Sarah Préfère la course; cette caméra froide qui cadre ses lieux et ses acteurs sur des axes de 90°, c’est-à-dire de face ou de profil. Elle n’offre pas un nouveau point de vue ou une oblique aux évènements, elle ne fait que redoubler leurs caractères lourds et indigestes, telle l’indifférence agressive d’une salle d’attente. Les meilleures scènes du film, celles qui réussissent à sortir du cadre, sont des scènes que Chloé Robichaud a déjà tournées dans ses œuvres précédentes : Doummar chantant à pleine voix devant son collègue renvoie tout de suite au karaoké déchirant de Sarah, et la piste de danse rappelle le générique de Féminin/Féminin, série elle-même fortement basée sur la scène de discothèque de Laurence Anyways. Sans être terrible la plupart du temps, Pays demeure une oeuvre insupportable dans sa laideur.

Malheureusement, le film s’effondre pour de bon à sa conclusion. La politique alternative, la deuxième solution qui règle les pourparlers et l’impasse de la communauté, arrive de nulle part. Elle fait office de fin magique plutôt que de réflexion ou de cheminement. Puis la réalisatrice ressort une référence gigantesque à la tuerie de Polytechnique de 1989, à cinq minutes de la fin. Ce geste désespéré n’est pas seulement celui d’un tireur fou, c’est aussi celui d’une cinéaste confrontée au vide de son propos. Comme si Robichaud, au pied du mur, sous la pression et l’attente de l’auditoire, n’avait d’autre choix que de nous balancer un sac de vitre concassée dans les yeux – notre regard détruit, on ne voit que ça. Aucune des protagonistes ne sera blessée; les seules victimes sont l’intégrité du film et la dignité des spectateurs. Il faudra un jour faire comprendre à tout cinéaste en herbe, ici comme ailleurs, que de baigner son film dans la lenteur et l’ennui pour arriver sans crier gare, poignarder l’auditoire dans le dos et s’enfuir dans l’ambiguïté facile, c’est ce qu’on appelle un coup de salaud. La conclusion de Pays rappelle celle d’une autre prétendue « grande œuvre politique », Laurentie de Mathieu Denis et Simon Lavoie, qui décide après 110 minutes de plans contemplatifs conçus sur les clichés d’un cinéma provocateur ou artistique, d’insérer un meurtre sordide comme revirement final. À quoi bon ?

Il faut admettre que l’idée de film politique reste admirable pour Chloé Robichaud, une offre en opposition frontale avec ses œuvres précédentes plus timides. La faute de Pays n’est pas qu’il ait échoué à sa tâche, mais qu’il n’ait même pas essayé ; que le film se renferme de plus en plus pour finalement abandonner son sujet à mi-parcours. Après deux longs-métrages et une web-série, on a déjà l’impression que la réalisatrice est prise de court, ses limites plus visibles et gênantes que jamais.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.