prank

Rencontré au Café-bar de la Cinémathèque québécoise, dans une ambiance décontractée, Vincent Biron a généreusement partagé ses expériences face à son premier long métrage de fiction. Il s’agit d’une œuvre tout à fait surprenante, réalisée avec une grande liberté et qui révèle une distribution très prometteuse. Un film qu’on savoure, où on rit (bien entendu) et où on apprécie la trame narrative qui s’éloigne du déjà-vu. Au-delà des gags un peu absurdes, la trame narrative du film présente une tranche de vie estivale d’un adolescent qui, au fond, tente seulement de trouver sa place. Sans devenir un récit déchirant et démonstratif sur l’adolescence, PRANK, avec son ton juste et détendu, n’est pas non plus qu’une enfilade de gags. Chose certaine, il s’agit d’un film qui peut rejoindre un public très varié par son sujet et son approche. Un plaisir à voir et à revoir !

Le Quatre trois : Tu en es à ton premier long métrage de fiction. Comment s’est passé le saut du court au long métrage ?

Vincent Biron : Assez bien. C’est vraiment une forme facile et difficile en même temps. Je me rappelle avoir vu une entrevue avec Denys Arcand qui avait fait un segment dans Montréal vu par et il disait que c’est vraiment plus difficile de faire un court métrage qu’un long. Dans un long métrage, si tu te plantes à la minute 10, tu peux te reprendre à la minute 17, alors que dans un court tu dois rapidement accrocher le spectateur. Dans un long métrage, il faut que tout soit cohérent au tournage et ça peut être difficile d’avoir une vue d’ensemble, surtout quand tu cumules plein de tâches en même temps comme on faisait.

Le Quatre trois : As-tu tourné de façon chronologique ?

Vincent Biron : Pas complètement, mais on a essayé de le faire pour des raisons de continuité notamment. Comme on n’avait pas de département de coiffure ni de maquillage, si les cheveux d’Étienne allongeaient au moins ça nous permettait d’être raccord. Et aussi c’est mieux pour les relations entre les personnages. La première scène tournée est celle de la piscine où Stefie commence à être dans le groupe. C’est sûr que je ne peux pas comparer avec une autre méthode que celle qu’on a employée mais je pense que c’était cohérent.

Le Quatre trois : Il s’agit d’un film très actuel, qui exploite le phénomène de tout partager en ligne afin de provoquer une réaction, en l’occurrence le rire. Mais ton film dépasse le cliché d’une série de gags à la Jackass pour proposer une réflexion sur l’adolescence. Est-ce que c’est une période de la vie qui t’intéresse particulièrement ?

Vincent Biron : C’est surtout ça qu’on voulait aborder. On n’entre pas trop dans le phénomène des médias sociaux et d’Internet, car leur mettre un téléphone cellulaire entre les mains, c’est juste un outil. On aurait pu utiliser une caméra VHS pour faire la même chose mais là on serait tombé dans la masturbation nostalgique! En même temps on utilise les textos comme moteur narratif car les personnages s’envoient des textos pour communiquer, alors c’était surtout pour l’expérience, mais on voulait aussi dédramatiser l’adolescence. Il y a eu des portraits splendides et dramatiques de l’adolescence au cinéma, mais je ne voulais pas m’embarquer là-dedans, car pour la plupart des gens, l’adolescence c’est un passage un peu comme dans PRANK. Les quatre scénaristes du film, on a tous eu une adolescence plutôt normale et banale et on s’en est inspiré. À l’adolescence, oui tu te fais écœurer, mais tu te construis une petite carapace, tu t’adaptes et tu t’outilles face au monde. Je ne pense pas que ça soit possible une école secondaire où tout le monde est toujours super courtois. Oui il y a de l’intimidation mais aussi différents degrés et je ne voulais pas embarquer dans le dramatique car ce n’est pas que ça non plus.

Le Quatre trois : Donc vous vous êtes inspirés en partie de vos expériences personnelles ?

Vincent Biron : Oui absolument. La scène du Cheval de Turin j’ai vécu exactement la même chose mais moi c’était avec Crash de Cronenberg ! J’étais allé au club vidéo louer le film et on l’a regardé avec mes amis et ils m’haïssaient après, ils trouvaient le film plate, mais moi j’ai fait semblant de ne pas l’aimer mais je l’ai fini en cachette ! Aussi, je jouais de la clarinette et y’a plein d’affaires qu’on a tiré de notre adolescence.  On voulait faire un portrait de l’ordinaire. C’est pas très noble, mais en même temps on n’a pas demandé de subventions et au fond ça reste que c’est l’histoire d’un kid qui a un kick sur une fille, elle le rejette mais il décide de rester dans la gang quand même. On a eu une grande liberté et des films comme PRANK il y en a plein aux États-Unis notamment, mais ici il n’a jamais été fait.

Le Quatre trois : Le film joue beaucoup sur l’anticipation, en montrant d’abord le point de vue des victimes, souvent dans des moments tristes ou inappropriés, puis survient la surprise. Un peu comme Tarantino qui met en scène des conversations interminables, badines ou tendues, et le spectateur sait que l’hécatombe s’en vient. Est-ce que c’était pensé dans la mise en scène, de jouer comme ça avec le spectateur ?

Vincent Biron : Mes courts métrages ressemblent un peu à du Todd Solondz, du Stéphane Lafleur et sont basés sur un humour qui cultive le malaise. Il y a une certaine continuité avec ça d’une certaine manière. On a des scènes dramatiques, comme la scène d’ouverture où le gars se fait laisser dans un resto à hot-dogs; c’est vraiment triste mais vraiment drôle en même temps! Au début on a eu quelques problèmes au scénario, mais on a voulu s’amuser avec le spectateur et lui jouer constamment un prank en jouant avec ses attentes.

Le Quatre trois : Tu as aussi fait de la direction photo de ton film et de quelques autres. C’était une entrave ou une liberté ? Tu peux parler de ton approche ?

Vincent Biron : Les deux en même temps. J’ai pris cette décision là car je voulais garder le tournage vraiment petit, équipe réduite. Je sais ce que ça fait un directeur photo, ça dit tout le temps « ça prend une lumière là » et je savais qu’en n’ayant pas ça j’allais avoir une plus grande liberté. Et en même temps, j’aime les lumières ingrates. Si la lumière naturelle est laide et ingrate, je pouvais assumer la décision seul sans avoir un pauvre directeur photo à côté qui aurait été malheureux ! La scène des hot-dogs avec Jean-Sé par exemple, il était midi, flat light, pas de diffusion. C’était pas ben ben beau mais j’ai décidé de le faire pareil. Le seul problème c’est que ça ne m’a pas toujours rendu service pour la direction d’acteurs, car je filmais et ne savais pas sur le coup si la prise était bonne; je devais visionner la scène et diriger les acteurs après. Et comme pour moi le jeu est quelque chose que je peaufine beaucoup, c’était angoissant parfois de faire aussi le cadrage et de devoir dire aux comédiens « je ne sais pas si c’est bon, laisse-moi 2 minutes et je te reviens ! ». On était trois sur l’équipe technique, alors c’est une belle liberté mais en même temps quand tu cumules autant de tâches c’est pas toujours évident. Cela dit, les comédiens ont trippé sur le temps qu’ils avaient pour les scènes. La scène où les jeunes jouent à Opération, on a tourné ça pendant 5 heures. C’est rare de pouvoir prendre autant de temps. Au Québec, on a beaucoup adopté un rythme télévisuel au cinéma, en filmant même les répétitions parfois, mais PRANK était l’occasion de placer la scène, puis placer la caméra et se donner le temps d’évoluer.

Le Quatre trois : Vous avez décidé d’improviser avec les comédiens pour certaines scènes ?

Vincent Biron : Pas du tout ! En fait tout est scripté. Les fois où j’ai essayé d’improviser ça amenait un lousse… N’est pas Joe Swanberg qui le veut bien. Il a fait 16 longs métrages avant d’arriver à ce niveau d’impro là. On a fait des essais mais en visionnant les rushes on réalisait que ça ne marchait pas vraiment, que c’était un peu plate en fait !

Le Quatre trois : Et la suite ?

Vincent Biron : Le film est encore en salle et les résultats ne sont peut-être pas ce qu’on avait espéré, mais ça fait des années qu’on parle en mal du cinéma d’auteur aux gens. On a creusé un peu notre tombe en parlant de ce cinéma comme quelque chose que les gens ne vont pas voir. On a un problème d’image avec ce cinéma. Des films comme Chorus à mon avis ne sont pas des films dont le problème est d’être un film d’auteur mais d’avoir été vendu comme un film austère. C’est un drame sur une mère qui perd son enfant. Le monde regarde constamment des drames comme ça à TVA. Mais on les présente comme des trucs très pointus alors on a peut-être raté notre dialogue avec le cinéma d’auteur. Alors on s’y attendait mais c’est difficile de battre la machine médiatique car on s’est un peu coupé des médias mainstream, notamment en n’ayant pas de vedettes. Mais le film continue de rouler et on a des beaux projets pour la suite!

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia