JusteLaFin

4 etoiles

Xavier Dolan a maintenant 27 ans. Ceci est un fait. L’image médiatique du réalisateur est peut-être associée à une jeunesse flamboyante, les jours de Cannes 2009 et de J’ai tué ma mère s’éloignent de plus en plus. Nul ne semble plus conscient de cela que Xavier Dolan lui-même. Au moment où les portes s’ouvrent sur un avenir radieux avec sa prochaine production hollywoodienne, celui-ci a décidé de faire un mouvement de retraite, de porter un regard mélancolique vers le passé. Mais Juste la fin du monde est loin d’être une œuvre mineure; au contraire, c’est le film dont le cinéaste avait le plus besoin.

Ce qui démarque Juste la fin du monde de toute la filmographie du réalisateur et lui donne toute son importance, bien au-delà de ses acteurs, son sujet ou son huis clos, c’est que le cinéaste confronte enfin le principal défaut de tout son cinéma, soit le rapport à l’autre. Car si ses films précédents faisaient l’éloge de la marginalité, des laissés pour compte de la société, ils tombaient souvent dans une philosophie du us v. them unilatérale, peu nuancée, réductrice et caricaturale envers ses personnages secondaires (voir : Denise Filiatrault dans Laurence Anyways). Juste la fin du monde commence certes sous les regards-caméras menaçants et désapprobateurs de parfaits inconnus. Mais contrairement à Mommy ou Laurence Anyways, où les protagonistes étaient isolés par leur identité hors-norme, Louis (Gaspard Ulliel) est isolé par son propre choix, par mégarde ou par abandon. Il est coupable de cette distance. Le personnage principal, auteur, semble être le double du réalisateur, le bas du visage évoquant le physique de Dolan. Les membres de sa famille rappellent eux aussi les archétypes des films précédents du cinéaste. Martine (Nathalie Baye) emprunte la coiffure et la personnalité de Diane dans Mommy; Catherine (Marion Cotillard) rappelle Kyla dans sa difficulté de s’exprimer. Vincent Cassel, le grand méchant loup, pourrait faire penser aux personnages de chiens sales oppresseurs, l’étranger par excellence. Cependant, quand le film atteint sa scène finale, il se révèle avoir beaucoup plus en commun avec le Steve de Mommy : violent, renfermé, cachant sa sensibilité. Juste la fin du monde va au-delà d’une réunion de famille; c’est une rencontre entre un créateur et ses créations, prenant conscience des frontières qui les séparent. 

En résulte un film qui consiste presque uniquement de champs-contrechamps. Il est même difficile de parler de dialogues puisqu’ils découlent tous à sens unique. Les membres de la famille renvoient à Louis son absence, ses fautes. En tête à tête, ils lui font comprendre qu’ils ne le reconnaissent plus, qu’ils ignorent complètement pourquoi il se trouve chez eux. Les acteurs et les lieux sont isolés, fragmentés par la noirceur, le seul éclairage étant la lumière blanche et aveuglante traversant les fenêtres de la demeure. Des clairs-obscurs peu flatteurs se dessinent sur leurs visages; placés en gros plan, ils font ressortir toutes les rides, les cernes et les piètres maquillages. La distance est encore plus visible lorsque la famille entière est réunie, dans la cuisine ou autour de la table de patio; gardé dans le flou ou écrasé hors-champ, Louis est réduit à un simple observateur, un corps étranger à la famille et à la caméra. Pour un réalisateur connu pour ses envolées et son style excentrique, la mocheté et l’amertume de Juste la fin du monde a de quoi surprendre. C’est sans aucun doute l’œuvre la plus resserrée de Xavier Dolan, ce qui rend les détours musicaux et stylistiques d’autant plus déconcertants. Ces scènes arrivent tout d’un coup, se terminent aussi rapidement, et ont malheureusement la bande sonore la plus faible du réalisateur. La révérence pour la musique populaire est la même, mais le pouvoir d’évocation et de métamorphose n’atteint par ces moments magiques. En tout point, Juste la fin du monde refuse d’être un autre Mommy, un autre Laurence Anyways, et c’est très bien comme ça.

Considérées dans l’ensemble, cependant, ces explosions de joie éphémères prennent tout leur sens. Si le but premier de la visite de Louis était d’annoncer sa mort prochaine, bien vite il se retrouve à chercher le temps perdu. Précisément, un reflux de l’enfance se manifeste, cette période lointaine et innocente, avant la rupture progressive qui le séparera des siens. Pour combattre l’oubli, le vide, la noirceur, on ne tient qu’à des détails : un bref souvenir de jeunesse, un trait de visage hérité. N’importe quoi pour rétablir un lien brisé. Hélas, la réconciliation se révèle impossible, parce que trop brève, trop tardive. Le temps avance contre nous, il fait de nous des étrangers. 

Est-ce la fin d’une ère pour Xavier Dolan ou le début d’une autre? Comparativement à Mommy qui était la culmination de ses œuvres précédentes, Juste la fin du monde fait office de cassure – un véritable contrechamp. C’est un film d’une honnêteté et d’une vulnérabilité déconcertante, qu’on ne pensait pas possible chez lui. Que Xavier Dolan choisisse cette histoire de déchirement pour sa première production internationale ne peut être une coïncidence. La nostalgie et les regrets de Louis sont aussi ceux d’un cinéaste à un point tournant de sa carrière, et qui espère que les liens qui l’unissent à ses débuts ne s’effriteront pas au cours des années. L’enfant terrible du cinéma québécois grandit; et ça l’angoisse plus que tout.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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