Demolition 2

3 etoiles

On reconnaît souvent le génie d’un réalisateur à poser un regard neuf sur un sujet maintes fois travaillé et récupéré à l’écran, mais assez inspirant et innovant pour qu’on y accorde encore de l’intérêt. Le deuil demeure l’un de ces sujets fertiles qu’il est fascinant de voir se métamorphoser, de voir prendre des formes souvent très surprenantes. D’ailleurs, cette épreuve douloureuse se pose toujours au centre d’une réflexion plus grande, dans laquelle le ou les personnages tentent de redéfinir leur approche de la vie, d’apprendre à vivre leur quotidien avec la perte d’un être cher et avec tout ce que cette personne a pu emporter avec elle. Alors donc, le deuil résulte d’une perte, c’est-à-dire d’un traumatisme qui laisse un vide béant dans la vie des personnes qui ont côtoyé l’être disparu. C’est précisément là que Jean-Marc Vallée, dans Demolition, se différencie par sa façon singulière d’aborder ce sujet délicat, en optant pour un point de vue neuf et sensible. En s’éloignant habilement de la notion de perte dans le deuil afin de côtoyer celle de la découverte.

La mort synonyme de libération

Pour le personnage principal, Davis, la mort de sa femme met rapidement en lumière la platitude de son existence, une routine calculée dans les moindres détails. Sur le coup, il ne ressent absolument rien, ni tristesse, ni sentiment de manque, ce qui déjoue du même coup ce qui est « socialement acceptable » en regard des réactions face à la mort. Aux funérailles, Davis ne parvient pas à pleurer Julia comme il serait censé le faire dans cette situation, littéralement incapable de verser une larme pour la femme qui était à ses côtés tous les jours, mais qu’il ne semblait pas vraiment connaître. Lors de cette même soirée, il rédige une première plainte adressée à une compagnie de machines distributrices concernant un sachet de bonbons resté coincé dans l’une d’elles, ce qui le tracasse depuis l’annonce officielle de la mort de sa femme à l’hôpital. En retrait des invités et désintéressé, le contenu de sa lettre récité en voix off trahit toutefois son intérêt à comprendre sa réaction. L’homme retourne aussi très rapidement au travail sous le regard inquiet de son beau-père et de ses collègues. Assis dans le train, il confie même à un autre homme, sans tristesse apparente, qu’il n’aimait pas sa femme.

Plusieurs séquences expriment cette absence d’émotions de la part de l’homme, tout en faisant naître l’idée que la mort chez lui prend graduellement la forme d’une libération. En effet, il se libère d’un idéal de vie qui n’est pas le sien, d’un carcan étouffant qui l’éloignait de la simplicité des choses. Dans le bureau d’un médecin, Davis imagine qu’on lui annonce qu’il lui manque une partie de cœur. Même s’il a le sentiment, à quelques reprises, de ne pas réagir comme il le devrait devant ce triste événement, celui-ci provoque une prise de conscience brutale sur sa propre existence et une volonté de vivre au jour le jour, ce qu’il aurait dû faire lorsque sa femme était encore en vie. Il existe autant de façons de vivre un deuil qu’il y a d’êtres humains, et il s’avère audacieux de la part de Jean-Marc Vallée de s’être intéressé au bon côté des choses, à ce que la mort peut apporter à un homme plutôt qu’à ce qu’elle lui enlève.

Détruire pour mieux reconstruire

Depuis la mort de sa femme, Davis fait preuve d’une grande honnêteté et selon les mots qu’il utilise dans une des lettres envoyées pour sa réclamation, il est pris d’une grande soif de curiosité. Là où sa femme lui reprochait de ne pas porter attention tant à ce qui est important qu’aux plus petits détails, l’homme devient de plus en plus attentif à ce qui l’entoure en découvrant son environnement sous un jour nouveau. À ses yeux, tout devient une métaphore propice à l’interprétation. La mort de Julia lui ouvre de manière inattendue la porte à une recherche de plénitude et de compréhension, tant au niveau personnel que professionnel.

Cette réaction se produit parallèlement à une envie de tout mettre en pièces. Littéralement. Au début du film, le beau-père de Davis lui dit que pour réparer quelque chose, dans ce cas-ci le cœur d’un homme, il doit tout démonter et regarder ce qui est vraiment essentiel. Il pourra alors le reconstruire sur des bases qu’il jugera assez solides. En fait, la volonté du personnage principal de détruire ou bien de démonter les objets sert précisément à faire ressortir des traits chez lui qui étaient invisibles auparavant. Il veut mettre en pièce son mariage, selon ses dires, mais c’est lui-même qu’il déconstruit afin de mieux saisir comment il fonctionne. Avant, sa vie se définissait par la surface des choses, par leurs apparences, car il ne s’attardait jamais à y observer plus attentivement l’intérieur. Suivant son idée selon laquelle tout devient une métaphore, la démolition est un moyen pour lui d’égratigner l’aspect lisse et confortable d’une vie insipide, qui l’a fait prisonnier d’un confort matérialiste et futile. Dans la façon dont Davis parle de son travail en finance, il souligne son aspect intangible. Il n’existe rien de réellement concret dans toutes ces manipulations d’argent virtuel. Autrement dit, ce n’est qu’une succession de zéros dans un compte en banque. Le cheminement personnel du protagoniste, à travers le deuil, se définit précisément par un passage de l’abstrait au concret, d’une routine aliénante à l’insouciance totale, des émotions refoulées à celles plus brutes, et finalement, de la mise en pièces de sa vie à sa reconstruction.

Un amour qui ne veut pas mourir

Devant la réaction détachée et froide de Davis, il serait facile d’y voir une absence d’amour pour sa femme, qu’il prétend lui-même ne pas connaître du tout ni même avoir aimée. Une découverte à la fin du film fait justement réaliser à Davis son manque d’attention envers elle. La présence de la femme demeure toutefois constante dans le montage du film, à travers de nombreux flashbacks qui font aussi office de mémoire au personnage principal. Sa femme lui apparaît comme insaisissable, et même après sa mort, Davis tente d’apprivoiser sa présence. À l’image du carrousel laissé à l’abandon, il comprend que l’amour existait bel et bien entre eux, mais qu’il n’en a pas pris soin. Il demeurait toujours absent émotionnellement, aussi inaccessible que sa femme se présentait à ses yeux. L’héritage qu’il laissera derrière lui en son honneur confirme qu’il n’est jamais trop tard pour prendre soin de ce qu’on a eu et de ce qui nous reste.

L’amour n’a pas de formes, ou peut-être en prend-il plusieurs, et Demolition en est exemplaire. La proximité de Karen Moreno, préposée au service à la clientèle dans la compagnie de machines distributrices, lui fait réaliser la complexité d’un sentiment qu’il croyait ne pas avoir dans son mariage. À la fois figure maternelle, meilleure amie, oreille attentive et femme désirable, Karen ne porte aucun jugement sur la façon dont Davis a de vivre son deuil. Mystérieuse et discrète en ce qui concerne son passé, elle est tout aussi brisée par la vie que l’homme l’est par la mort de son épouse. Ils sont d’ailleurs unis par une rencontre improbable, la leur, qui rapproche deux parcours de vie complètement opposés dans un cheminement salvateur.

Un intérêt pour la marginalité

La force du réalisateur québécois se trouve précisément dans la construction de personnages captivants et complexes. Ceux-ci témoignent de son intérêt pour la marginalité, c’est-à-dire pour des êtres singuliers tant dans leurs façons d’être que dans leurs manières d’interagir avec le monde qui les entoure. Pensons notamment à C.R.A.Z.Y (2005), dont l’histoire se base sur la question de l’homosexualité, et surtout de son acceptation au sein d’une famille dans les années 1970. Dans The Young Victoria (2009), Vallée se concentre sur la vie d’une jeune reine hors norme, réputée pour la force de son caractère et pour sa personnalité qui a ébranlé le moule rigide de la royauté au 19e siècle. Dans Café de flore (2011), Vallée construit des histoires d’amour qui défient la raison, précisément dans le combat d’une mère qui refuse d’envoyer son enfant dans une école spécialisée. Dallas Buyers Club (2013), de son côté, met en scène un homme séropositif qui doit faire face non seulement à la maladie et au rejet de ses anciens compagnons de rodéo, mais aussi à sa perception de l’homosexualité. Wild (2014) présente une héroïne qui essaie de se sortir d’un chagrin ayant mené à sa propre destruction émotive et physique. Dans Demolition, Davis propose un personnage principal atypique, caractérisé par une franchise déconcertante, une manière décomplexée de parler de son aisance financière et une réaction face à la mort qui détonne. De plus, le fils de Karen Moreno est un adolescent marginal qui questionne également la norme sexuelle et l’acceptation de soi.

L’intérêt de ces films tient justement dans la richesse des personnages, qui interrogent les différentes conceptions de la norme. Ils campent des êtres singuliers qui se battent conte eux-mêmes ou contre la société, et qui tentent de s’adapter du mieux qu’ils peuvent à un monde qui semble les rejeter d’emblée. Aux yeux de Vallée, la normalité ne présente aucun intérêt, si ce n’est que de souligner son aspect factice et superficiel. C’est précisément dans les imperfections, dans les failles et dans les particularités de l’âme d’un individu que le réalisateur s’immisce et y puise son inspiration.

Un équilibre précaire

Avec Demolition, Vallée avait de bonnes intentions, mais elles se révèlent meilleures que le résultat final. Le film ne surprend pas totalement et capte à peine l’attention, malgré une histoire séduisante et des interprètes de choix. Quand un film repose essentiellement sur des performances, il demeure inévitable que d’autres éléments qui le composent souffrent de ce parti pris. Sa construction manque de mordant, de rythme et de constance. Au cinéma, trop de scénarios sont conçus sans une réelle réflexion sur la mise en scène et le contraire est aussi vrai. La réalisation du dernier film de Jean-Marc Vallée, plutôt minimaliste et discrète, ne rend pas justice au scénario, ou peut-être est-ce plutôt le scénario qui souffre de confusion à certains moments, ce qui empêche la révélation au spectateur de toutes les qualités du style de Vallée.

Un charme certain se dégage du film et nous happe après coup, comme une fièvre contagieuse et sournoise que l’on n’a pas vue venir et qu’on ne sait expliquer complètement. Plusieurs scènes sont solides et percutantes, notamment en raison d’une trame musicale précise et réfléchie. On sent dès les premières minutes, et cela se ressent même dans toute sa filmographie, que la mise en scène de Vallée provient plus de ses tripes que de sa tête, dans un style épuré et limpide qui laisse toute la place aux personnages. Cette façon de créer est loin d’être reprochable, au contraire, mais il s’agit au final de trouver le bon équilibre entre le propos et la forme qu’il doit prendre pour en faire une œuvre saisissante. En ce sens, le film du réalisateur, qui a le mérite d’être rafraîchissant, risque fort de tomber dans l’oubli rapidement, puisque de tout miser sur la performance des interprètes est un pari qu’il est rare que l’on gagne sans quelques égratignures.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).