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Dans l’un de ses grands moments d’inspiration, Fiodor Dostoïevski nous a dit que la beauté sauverait le monde – si et seulement si elle se confondait avec la bonté. Une beauté accomplie ne cédant pas à l’orgueil nous offrirait l’ultime témoignage de la possibilité de rédemption du cœur humain. Avec son film-pamphlet sur le pouvoir et les écueils de la beauté, le réalisateur Nicolas Winding Refn effleure dignement cette question. Mais l’exercice de Refn s’avère-t-il fécond ? Ou demeure-t-il cette diva frivole qui a tout dans les paillettes et rien dans la caboche ?

Jesse est une provinciale ingénue de 16 ans qui, tout juste débarquée à Los Angeles, rêve de devenir l’égérie des plus grands créateurs de mode. Apparemment orpheline et certainement sans le sou, elle n’a que la beauté juvénile de son côté. Celle-ci s’avère amplement suffisante pour lui ouvrir les portes de l’industrie. À l’occasion d’une séance de photos dirigée par son prétendant Dean, elle fait la connaissance de Ruby, une maquilleuse de plateau. Immédiatement suspendue à la beauté de Jesse, cette dernière la met en contact avec Roberta Hoffman, une agente réputée qui ne tarde pas à l’enrôler.

Peu de temps suffit à Jesse pour éblouir photographes et créateurs de mode. Sa marche vers le succès s’effectue toutefois au prix de son innocence. Jesse parcoure également une route pavée d’envie et de convoitise. Son succès provoque la jalousie de Gigi et Sarah, rivales qui, déjà dans leur jeune vingtaine (!), ont perdu depuis longtemps leur lustre de jeunesse. On devine par ailleurs que les actions de Ruby ne sont pas totalement désintéressées.

The Neon Demon n’est ni le premier, ni le dernier film à parcourir la steppe hollywoodienne pour y entrevoir les mirages de la célébrité et l’empire du superficiel sur la profondeur. Qui d’autre que Nicolas Winding Refn, l’un des maîtres du pulp cinema, pour nous entretenir de ces maladies aussi abjectes qu’insidieuses ? De nombreux esprits subtils y ont également vu un commentaire sur l’industrie artistique en général, phagocytant nécessairement ses objets d’intérêt pour survivre.

Bien que je souscrive entièrement à cette lecture, un dessein différent m’est par ailleurs venu à l’esprit alors j’observais Jesse éclairer à grand néon nos travers immémoriaux. Peut-on répondre à la beauté autrement qu’en la corrompant ? Peut-on simplement accepter qu’elle soit, s’en imprégner sans intervenir ? L’arrivée de Jesse dans le monde du mannequinat déclenche un éventail de réactions : convoitise (Ruby), instrumentalisation (créateurs de mode), envie/destruction (Gigi et Sarah). Autant de réflexes porteurs d’une triste vérité : la beauté est souvent incapable de pénétrer le cœur des hommes.

Un seul personnage semble veiller aux intérêts de Jesse (Dean), mais est évacué par celle-ci avant le troisième acte. Ce détail semble évoquer la manière dont Jesse réagit à sa propre suprématie – à savoir, en faisant montre d’une froideur impensable, mais, soyons francs, peu surprenante. Ce développement apparaît convenu et, tout comme le sort qui attend la protagoniste, témoigne d’une réflexion inaboutie, unidimensionnelle et, par conséquent, lourdement cynique.

The Neon Demon prend ainsi les allures d’un film conceptuel ayant les qualités de ses défauts. La précision de sa mise en scène parle d’une maîtrise technique à nul autre pareil, mais également d’une rigidité qui tient davantage du spot publicitaire que de l’expression artistique. Le caractère agréablement contemplatif du film ne peut faire oublier que son symbolisme est forcé, que son propos n’est qu’à demi original, et que ses personnages entrent et sortent au gré des besoins d’un récit dérisoire et prosaïque.

Les érudits de ce monde peuvent remettre leurs pantalons : Nicolas Winding Refn n’est pas un enfant légitime de Dostoïevski. Il n’a hérité ni de sa sensibilité, ni de son accomplissement. Il pose toutefois son regard au bon endroit.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

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