Maryland 2

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Maryland se place définitivement sous le signe de la tension. Il existe tout d’abord une tension physique, celle d’un militaire souffrant d’un stress post-traumatique après sa dernière mission. Gardien de sécurité lors d’une fête dans une villa appartenant à un riche homme d’affaires libanais, Vincent tente du mieux qu’il peut de s’adapter, ou plutôt de se réadapter, à la réalité. La simple proximité des gens menace de provoquer une crise d’anxiété chez lui. Même conduire une voiture devient un exploit physique pour l’homme, incapable de se concentrer et hypersensible à tous les éléments qui l’entourent. La caméra ne lâche pas le personnage principal de tout le film. Elle fait de lui son principal intérêt et s’immisce, à l’aide d’une bande sonore stridente et déroutante, d’images floues et de ralentis, dans sa souffrance à la fois physique et psychologique. Non seulement la mise en scène particulière d’Alice Winocour nous entraîne dans ses nombreux malaises physiques, mais elle nous immerge dans le point de vue d’un homme constamment en alerte pour qui tout se présente comme une menace potentielle, du haussement de ton d’un convive au bruit d’une tôle sur le toit de la maison.

Le lendemain de la fête, Vincent est engagé par l’homme d’affaires pour surveiller pendant deux jours sa femme et son fils dans cette même villa. Celle-ci se nomme « Maryland » et se révèle un personnage à part entière dans le film. Avec ses nombreuses pièces et fenêtres, ses couloirs et ses caméras continuellement en marche, elle joue un rôle de protectrice, bien qu’elle ne garde pas ce statut jusqu’à la fin. Vincent fait quotidiennement le tour des pièces et de la cour extérieure, une routine qui tend à montrer que l’extérieur de la villa peut s’avérer aussi inquiétant que l’intérieur, sinon plus. C’est aussi une façon pour lui de s’assurer que rien ne peut nuire à son travail, que les personnes qu’il surveille sont toujours en sécurité et qu’il ne délire pas. Bien que la réalisatrice, dans sa façon de filmer les corps dans un lien de proximité, prenne le parti du personnage principal, le jugement de Vincent est souvent remis en doute. Son état mental est instable, brouillé par le traumatisme causé par ses missions militaires, ce qui est clair depuis le début. Le spectateur observe les mêmes choses que lui, les petits détails qui captent son attention, mais dans leur analyse, il le soupçonne d’être en proie à des hallucinations en ce qui concerne la sécurité de ses protégés. C’est alors qu’une tension psychologique se construit rapidement à travers la progression des événements du récit et tente d’exposer une menace tant extérieure qu’intérieure au personnage principal.

Au contact de Jessie, la femme de son employeur, il naît une tension érotique menée avec beaucoup d’adresse et de sensibilité. Les contacts entre les deux personnages sont d’abord froids, parfois tendus, mais ils deviennent graduellement complices et empreints d’une certaine tendresse. Si Vincent effectue son travail uniquement pour l’argent au départ, la proximité de la femme l’apaise en même temps qu’elle provoque en lui un sentiment d’alerte devant les dangers potentiels qui se présentent à lui. Une relation ambiguë se dessine entre les deux adultes, et c’est précisément ce manque de définition claire quant à leur relation qui captive autant. Il suffit ici d’un regard pour exposer toute la complexité émotionnelle qui habite les personnages. En fait, il existe beaucoup plus de tendresse dans leurs échanges que de désirs sexuels, ce qui laisse place à un type de relation qu’il n’est pas si courant de voir à l’écran. L’intelligence émotionnelle se démarque de la réalisation de Winocour, qui tient jusqu’à la fin du film les ficelles d’une affection naissante, même si elle ne connaîtra pas vraiment d’autres développements.

La réalisatrice, au final, propose une immersion totale dans la tête d’un homme brisé et renfermé, tout en gardant une distance raisonnable pour accrocher notre intérêt. Le scénario de Maryland demeure mince, voire très faible par moment, mais le film contient assez de qualités et de caractère pour en faire un film surprenant.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).