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Métropolis, 2013. La vie extraterrestre est révélée au genre humain sous la forme de Superman, un être venu d’une planète lointaine, apparemment invulnérable. Au terme de son combat avec un autre extraterrestre, un centre-ville complet est rasé et des dizaines de milliers de vies sont emportées. Le monde ne tarde pas de réagir à cet événement historique; certains voient en Superman une menace à la sécurité mondiale, alors que d’autres lisent dans ses conduites l’intention de faire le bien. Un débat virulent envahit l’espace public : doit-il y avoir un Superman ? Deviendra-t-il un jour notre ennemi ? Une commission d’enquête nationale est constituée afin d’approfondir la question. Avec douleur, Superman découvre que le poids de ses actions est proportionnel à l’étendue de ses pouvoirs. Ses meilleures intentions, ensevelies sous les décombres d’une métropole anéantie, ne sont visibles que pour lui.

De l’autre côté de la baie, à Gotham City, le justicier vétéran Batman (Bruce Wayne) a une position on ne peut plus claire. Wayne se trouve au mitan de sa vie, désillusionné de sa lutte infructueuse des vingt dernières années contre le crime urbain, dont il n’est jamais parvenu à traiter les causes sociales et politiques. À chaque année qui passe, sa morale se fait plus élastique et ses méthodes, de plus en plus douteuses. Il perçoit immédiatement Superman comme un danger imminent pour l’humanité, qui pourrait se voir exterminée ou encore réduite à l’esclavage.

Mis au fait d’une substance radioactive létale pour Superman récemment découverte au fond de l’Océan Pacifique, Wayne prépare un plan d’attaque. Son conflit avec Superman est facilité – voire, perverti – par Lex Luthor, un multimillionnaire narcissique et retors qui partage les positions réactionnaires de Wayne. Contrairement à Wayne, toutefois, la pérennité de l’espèce humaine n’est pas nécessairement au creuset des préoccupations de Luthor.

L’affrontement entre Batman, cultivé sur les plans physique et mental pour représenter le parangon du genre humain, et Superman, dont la puissance le positionne en dieu sur terre, met la table à une exploration originale (et avouée des cinéastes eux-mêmes) d’enjeux tels que la responsabilité en situation de pouvoir, l’opposition entre les libertés civiles et la sécurité nationale, ainsi que le rapport de désobéissance de l’homme face à Dieu. Mais Batman v Superman est la preuve à 250 millions de dollars que la seule mise en place des éléments fondateurs d’un mythe – figures plus grandes de nature, conflit ambitieux sur les plans physique et philosophique – peut avoir un résultat quelconque.

Dans un travail de fiction, les moments de transcendance n’émergent pas de surcroît; ils se méritent. À cet égard, il existe des impondérables. D’une part, les motivations de chaque partie doivent être recevables sur le plan psychologique; le récit doit permettre à ces motivations de fleurir suffisamment pour convaincre le spectateur. À force de gymnastique intellectuelle, nous croyons comprendre que Bruce Wayne projette son sentiment d’échec et son impuissance sur la figure céleste de Superman. La destruction de ce dernier constitue, croit-il, sa voie vers la rédemption. Tout ce beau travail déductif repose entièrement sur les épaules du spectateur, puisque sur deux heures et 31 minutes, environ cinq minutes sont véritablement consacrées au personnage de Bruce Wayne. Celui-ci passe davantage de temps à étamper des fers brûlants sur les torses des criminels, à faire de l’espionnage industriel ou à faire des rêves éveillés.

Les motivations les plus confondantes appartiennent toutefois à Clark Kent, alias Superman. En tant que reporter pigiste, Kent est intrigué et choqué par les interventions violentes de Batman, une figure sauvage qui bafoue en toute impunité les libertés individuelles des citoyens de Gotham. Ceci amène Kent, à environ 30 minutes du début du film (!), à apostropher Batman en plein travail pour le sommer – du ton impérial que seule la Grâce peut insuffler – de prendre sa retraite. Je suis au mieux perplexe face à l’insistance de Superman à dompter un mortel qu’il pourrait exterminer en une seconde au même moment où il fait face à l’opinion publique graduellement en sa défaveur, à une commission d’enquête questionnant son existence sur terre, et à sa propre solitude.

Par ailleurs, le film mise vigoureusement sur un vocabulaire et une iconographie à teneur mystique. Seulement, mentionner les mots dieu et diable à tour de bras, ou placer Superman en position de crucifixion, n’aura pas la conséquence magique de faire apparaître à l’écran le Royaume des Cieux. À cet égard, Batman v Superman s’entête à une condition descriptive plutôt qu’évocatrice. Nombreux également sont les emprunts narratifs et textuels au roman graphique The Dark Knight Returns (véritable bible pour les amateurs de Batman). Encore ici, les cinéastes s’approprient un lexique manifestement hors de leur portée.

Ce véhicule finalement très prétentieux a plusieurs courroies de transmission : une bande sonore littéralement assourdissante, un assortiment d’effets spéciaux qui ne manquera pas de déclencher des cas de cécité, et la promesse peu ragoûtante d’un univers fantastique encore plus vaste (d’autres productions suivront, intégrant une série de personnages surhumains dont l’existence est suggérée dans le film). À ce compte, Batman v Superman ne saurait être consommé en tant que pur divertissement. Notons par ailleurs que la manière dont se résout le conflit entre Batman et Superman s’appuie sur un procédé qui, en plus d’être quasi-inerte sur le plan dramatique, ne survit pas à l’épreuve de la logique. La bonne foi nous amène tout de même à saluer les interprétations captivantes de certains acteurs dans ce combat perdu d’avance ; notamment, Ben Affleck (Bruce Wayne), Jeremy Irons (le fidèle majordome Alfred) et Jesse Eisenberg (Lex Luthor).

Je fais partie de l’auditoire favorable aux super-héros. Je crois que les univers fictifs tirés des bandes dessinées offrent des opportunités narratives et conceptuelles fascinantes pour les cinéastes. Batman v Superman arrive presque à me convaincre que je fais fausse route.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

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