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3 etoiles

Audacieux, frondeur et irrévérencieux. Trois adjectifs qui qualifient le dernier film de Robert Morin et une grande partie de sa filmographie. Un paradis pour tous, réalisé avec presque rien, s’avère un exercice de style audacieux qui polarisera certainement l’opinion publique et les critiques.

D’abord, le sujet : les paradis fiscaux. Dans un style quasi-documentaire, on assiste au combat d’un ancien expert-comptable (surnommé Buster) qui, après avoir échoué à amener une grande entreprise québécoise fictive à payer son dû, décide de jouer le jeu en employant les mêmes tactiques pour « protéger » son argent de l’impôt.

Sous forme de journal intime filmé, le protagoniste se confie et fait le tour du monde à la recherche de ces « paradis ». À l’occasion, il se confie à d’autres personnages au sujet de son adolescence troublée – passages qui visent possiblement à donner une profondeur au personnage –, mais ces confidences, qui font penser à des monologues de théâtre, frôlent le lieu commun et ne collent pas toujours bien au propos du film. Or, dans une société néo-libérale où l’évasion fiscale est chose commune, le film soulève des problématiques particulièrement inquiétantes. Candidement, Buster explique de manière très didactique les trois méthodes pour éviter de contribuer à la société. Il s’agit d’une réflexion, voire d’un manifeste plutôt acerbe qui dénonce la connivence entre gouvernements, banques et entreprises qui encouragent des pratiques qui poussent l’économie du Québec dans un gouffre. Ce faisant, les riches s’enrichissent et les pauvres le restent. D’une certaine manière, mais avec beaucoup plus de subtilité, Rodrigue Jean l’avait aussi démontré dans L’amour au temps de la guerre civile, en s’intéressant aux laissés-pour-compte dans le contexte du printemps érable. Certains y verront une quête à la Michael Moore, mais la forme documentaire n’est pas suffisamment affirmée et le film – même si son sujet expose une réalité – demeure une fiction. Et sous ce couvert, Morin s’amuse et n’épargne personne. En outre, lors de leur passage à Tout le monde en parle, Crête mentionnait la liberté créatrice permise dans le cinéma marginal, comme celui de Morin, flirtant directement avec le politically incorrect.

Ensuite, le traitement : Stéphanie Crête incarne pratiquement tous les personnages du film (environ une trentaine). Comme tous les films de Morin le montrent, personne n’est pur et c’est par la caricature qu’il le démontre cette fois-ci. C’est peut-être là que plusieurs personnes vont qualifier le film d’outrancier et d’irrespectueux. Morin récupère les clichés et égratigne tout le monde : les juifs, les musulmans, les gais, les femmes, les riches, les pauvres, les noirs, les japonais, etc. Tous les personnages interprétés par Crête, avec un peu de maquillage et des perruques cheap, incarnent un cliché poussé à l’extrême. À l’ère où tolérance et inclusion sont les mots d’ordre, cet aspect peut faire grincer des dents. Mais en même temps, en empruntant la voie humoristique, Morin ose montrer que personne n’est à l’abri et que rien n’est sacré. En ce sens, on peut y voir un certain hommage à Charlie Hebdo et à ses caricatures. Le film joue ainsi sur les limites, ce qui peut déranger les bonnes mœurs de certains, mais parions que ceux-là n’iront pas voir le film… Chose certaine, il ne faut surtout pas prendre Un paradis pour tous au premier degré. Comme chez Pierre Falardeau avec Elvis Gratton, il ne faut pas s’arrêter aux dialogues et au comportement du personnage, qui est un cliché ambulant. Tout est trop gros, trop caricatural pour vraiment choquer.

En somme, on pourrait croire qu’il s’agit d’un ensemble de sketches combinant l’esthétique amateur des Chick’n swell et le ton parfois irrévérencieux de Rock et Belles Oreilles. Avec le récent débat sur les limites de la décence dans l’humour, ce film constitue un admirable pied de nez à l’humour « propre ». Osons une hypothèse : si quelqu’un d’autre que Robert Morin avait fait la même chose, les critiques auraient été beaucoup plus véhémentes. Bref, Morin est certainement un réalisateur accompli qui continue de laisser une trace importante dans le paysage cinématographique québécois en étant fidèle à lui-même et en proposant des films audacieux. Un paradis pour tous n’est certainement pas son plus grand film et comporte quelques problèmes, mais en même temps, il s’agit d’un film nécessaire, dans son propos plutôt que dans son traitement. Enfin, même si on se doute bien que ça ne changera pas grand chose à la société, espérons tout de même que le message fasse du chemin.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia