Pour une troisième année consécutive et en prévision de la 20e édition de REGARD sur le court métrage au Saguenay (du 16 au 20 mars), nous tentons le pari stupide de publier 30 critiques de courts métrages québécois en autant de jours. Stupide? C’est que nous avons tenté l’expérience deux fois par le passé et échoué lamentablement. Cette fois-ci, c’est la bonne, comme ils disent. 

Alors, comment il s’est porté dans les 12 derniers mois, le court métrage québécois? Pas trop mal. En supposant que les réalisateurs du court les plus prometteurs des dernières années planchent présentement sur leur premier long, de nouveaux noms émergent, ceux de jeunes cinéastes qui en sont encore à leurs premières armes. Si la fiction a battu de l’aile, le documentaire lui a donné plusiques merveilles, alliant des portraits poignants (elle pis son char de Loïc Darses) et des expérimentations jubilatoires (Holika de Kaveh Nabatian, Ondes et silence de Karl Lemieux et David Bryant). Sans plus tarder, et parce qu’on a long à écrire, voici nos commentaires sur 30 courts métrages de la dernière cuvée québécoise.

Bleu tonnerre | Jean Marc E. Roy & Philippe David Gagné

Le roi de la montagne | Anh Minh Truong

L’enfer marche au gaz | Martin Bureau

Viaduc | Patrice Laliberté

Joseph Samuel Jacques Julien | David N. Bernatchez

Entrevue avec un homme libre | Nicolas Lévesque

Deux mondes | Stéphane Moukarzel & Meryam Joobeur

Une bombe | Guillaume Harvey

Holika | Kaveh Nabatian

Bleu tonnerre

Bleu tonnerre | Jean Marc E. Roy & Philippe David Gagné

On débute avec du musclé cette année. Bleu tonnerre termine présentement sa ronde des festivals à travers le monde, ramenant dans son sillage plusieurs prix prestigieux. Ce Demy chez les prolos suit sur quelques semaines le parcours graveleux de Bruno (l’auteur-compositeur Dany Placard), récemment mis à la porte par sa copine Mélane (Isabelle Blais) et qui renoue avec une carrière de lutteur amateur jadis laissée en plan.

Ce qui, en surface, est une énième variation autour du thème de l’adulescent sur le chemin d’une rédemption arrivant à point nommé, tire son épingle du jeu grâce à des scènes musicales – on se met tout à coup à chanter au milieu d’une gargote de bord d’autoroute, à l’usine, etc. –, qui servent d’exutoire à notre sympathique catcheur, tout comme l’univers théâtral et balisé de la lutte. C’est grâce à ces moments, où le punk-roteux se fait aller le blues des nouveaux départs auxquels on veut croire, que le film décolle et maintient son altitude, avant d’atterrir doucement après 23 minutes d’un cinéma bien tassé. Roy et Gagné s’offrent une finale-uppercut en donnant parole à la conjointe, vainqueur par décision. Rattrapé par la vie, Bruno devra se contenter du moindre mal; le spectateur, de l’un des meilleurs courts d’ici de mémoire récente.

Roi montagne

Le roi de la montagne | Anh Minh Truong

Aurais-je vu Le roi de la montagne plus souvent que Anh Minh Truong, son propre réalisateur? Après trois ou quatre visionnements (j’en suis a pas mal plus aujourd’hui) à se trainer les pattes à la remorque de ces deux jeunes qui tuent le temps d’un jour de fin d’été dans une banlieue affreuse et anonyme, l’humeur se veut plus accueillante, l’attention se maintient; sachant comment ça se déroule et se termine, il ne reste plus qu’à regarder pour de vrai, sans attentes. À son avantage, plus un court est vu, moins de temps est perdu à s’accommoder à son univers

À force donc, j’en suis venu à apprécier le décor et la photographie du film, qui rappellent Tu dors Nicole, que le désir de l’un (Jo – Jordane Houde, très poignant) pour l’autre (Jay – Jérémie L’Espérance) est à peine dissimulé, même que les acteurs sont un brin trop vieux pour interpréter des adolescents qui viennent d’achever leur secondaire et que leur parler tartiné épais se sentirait à son aise dans un épisode de Watatatow. Pour paraphraser Leonard Coen et Jeffrey Lewis, c’est à travers les vues fêlées que passe mieux la lumière. Mais l’essentiel est là : ce sentiment trouble d’être à la croisée des chemins, ce doute d’avoir déjà vécu les meilleures années de sa vie. Jo, au lieu de chercher à préserver son titre de roi de la montagne (une vulgaire butte au milieu d’un parc), le lèguera à son meilleur ami en souvenir d’errances qui seront vite oubliées.

Enfer gaz

L’enfer marche au gaz | Martin Bureau

La course de stockcars. Tourner en rond de façon itérative, obstinée, en attendant fébrilement qu’il se passe de quoi, c’est-à-dire du rentre-dedans, à prendre littéralement. Collisions à toute allure, tête-à-queue, cris plaintifs d’une ferraille qui se tort : une machine réglée à l’autodestruction que Martin Bureau filme comme un ballet chaotique, aux codes échappant à toute logique. L’autodrome de Saint-Félicien devient l’espace de quelques minutes le descendant direct du Colisée de Rome, et bien que les chevaux de chair et d’os ont été troqués contre d’autres faits de métaux et de vitre, les enjeux restent les mêmes. Rendu en glorieux 4K, cette apocalypse alimentée au gaz se solde sur un champ de bataille dévasté, cimetière jonché de carcasses déglinguées. Et pendant un instant on se met à penser à ce fameux plan de cadavres ensanglantés à la toute fin de Kagemusha de Kurosawa. 

Si vous lisez ceci, sachez que l’ONF a rendu disponible gratuitement en ligne le visionnement du film.

Viaduc

Viaduc | Patrice Laliberté

Patrice Laliberté (Le cycle des moteurs) tourne beaucoup et bien. L’ouverture de Viaduc, alors qu’un adolescent suspendu à un viaduc peint un graffiti avant d’être poursuivi par la police, en est un exemple probant. Montée au quart de tour, cette scène devrait être montrée dans les cours de cinéma. La maîtrise est incontestable et fait presque peur, tant elle est utilisée ici à des fins frôlant la manipulation. Difficile de s’étaler sur l’histoire sans vendre un punch, et tout le film est construit autour de deux chevilles scénaristiques qui, bien qu’efficaces et émouvantes, sont consciemment mises en place pour provoquer le maximum d’effet. Cela n’est pas réprimendable en soi : le court est condamné à tourner les coins ronds, à dire beaucoup en utilisant tous les trucs que la grammaire cinématographique contient. Laliberté le comprend. Mais difficile de sortir de la projection de Viaduc sans se sentir à la fois dévasté et leurré.

Joseph Samuel

Joseph Samuel Jacques Julien | David N. Bernatchez

Le cerveau reptilien ne ment jamais, et le mien me dit qu’il y a dans Joseph Samuel Jacques Julien de David Nadeau Bernatchez de la vérité poétique, du genre atteignable que lorsqu’on est prêt à tout foutre par la fenêtre de l’écran : les tripes, le cœur, l’eau du bain et le bébé qui vient avec. Quelques distributeurs d’ici ont ri de cet essai en trois actes, bibitte impétueuse narrée et chantée – en rimes, s’il vous plait – par son réalisateur, comme si quelques naïvetés bien placées valaient moins que des prétentions pompières mur à mur. À l’image de son sujet éponyme, JSJJ a comme une grande fêlure en son centre, marque des œuvres imparfaites qui sont belles justement parce que vulnérables.

« Saint-Pierre, Saint-Pierre, son âme est croche. » À 58 ans, la femme perdue, son avenir qui rétrécit comme une peau de chagrin, le petit marchand se met à rêver, s’imagine sondeur d’opinions publiques à la radio, passe du particulier au social, pour finalement revenir à ses premiers amours : les hamburgers de Chez Rosie. Tout ça à la consistance vaseuse d’un rêve, celui presque oublié d’un gars ben ordinaire, jamais vu du dessus. Et si le film est croche lui aussi, il atteint un état de grâce dans son dernier quart, lorsque le réalisateur s’assoit avec son sujet au comptoir du boui-boui favori pour partager un repas bien graisseux.

Ça prend du courage pour faire un film comme Joseph Samuel Jacques Julien alors que l’industrie du court est de plus en plus soumise aux diktats esthétiques de la webtélé. Ça en prend également pour filmer l’enregistrement d’une émission de Radio X sans verser dans la condescendance toute faite, ou pour assumer et embrasser la ville de Québec dans tout ce qu’elle n’a pas de touristique. Le reconnaître est un début.

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Entrevue avec un homme libre | Nicolas Lévesque

Le Projet 5 courts est une initiative de l’Office national du film du Canada cherchant à encourager la production de courts métrages documentaire dans les régions du Québec. Pour sa première édition, l’expérience s’est arrimée autour d’une collaboration avec la coopérative Spira à Québec. Comme quoi tout ce qui n’est pas situé sur l’île de Montréal est la région. De cette première cuvée, Entrevue avec un homme libre de Nicolas Lévesque (l’étourdissant, à bien des égards, In Guns we Trust) est l’un des films les plus simples, les plus maitrisés, car il parvient en quelques minutes à peine à saisir l’essentiel d’un sujet complexe au possible, soit la réinsertion des ex-détenus sur le marché du travail.

Trois « cobayes », pris dans l’angle de la caméra, sont soumis à un entretien d’embauche corsé, parsemé de questions pièges, forçant un ou l’autre à admettre ses échecs, ses faux pas, ses badlucks. Le mot d’ordre : se tenir les fesses serrées, car il suffit d’un pet de travers pour faire chou blanc. Lévesque se tient à bonne distance, et même s’il voulait pécher en faisant preuve d’une trop grande empathie, le pragmatisme mêlé de tendresse de la femme qui confronte les filmés équilibre parfaitement le dosage.

Vive l’ONF, vous pouvez visionner le film gratuitement en cliquant sur ce que vous lisez en ce moment.

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Deux mondes | Stéphane Moukarzel & Meryam Joobeur

Stéphane Moukarzel a réalisé en 2013 un court métrage d’une étonnante douceur, Nous avions, au sujet d’immigrants pakistanais habitant Montréal. Le nœud du récit trouvait alors sa chair dans un conflit opposant Akram, 17 ans, au reste de sa famille, cette dernière engoncée dans une mentalité tout à fait québécoise, celle du « né pour un p’tit pain ».

Partageant ce coup-ci la tête du générique avec Meryam Joobeur, Moukarzel revisite avec son plus récent film, Deux mondes, des thématiques similaires à Nous avions, à savoir, entre autres, les conflits générationnels et le sentiment d’appartenance après avoir quitté sa terre natale pour une autre d’accueil. Le jeune Sami traîne des pieds dans le restaurant de son oncle, qui habite Montréal depuis 30 ans après avoir fui la guerre en Syrie. À l’annonce d’attaques perpétrées par l’État islamique à Damas, Sami remet en question son départ pour le Québec, qu’il perçoit comme un geste de lâcheté. Là-bas, il luttait pour ses idéaux. Ici, il n’est qu’un plongeur impuissant, anonyme.

Moukarzel et Joobeur mettent en scène les arguments que s’échangent le neveu et l’oncle avec une rigueur concertée et construisent leur récit selon une progression par envolées, laissant entre chaque moment fort des pauses favorisant l’introspection. Le binarisme se fait ressentir dans les coins (rester et combattre, quitter et protéger sa vie et celle de ses proches), le québécois lui y brille par son confort et son indifférence (la finale lors de l’enterrement de vie d’une jeune fille – les yeux littéralement bandés – est particulièrement appuyée), mais difficile de se vautrer dans la critique lorsque la distribution est autant investie. Mentions à Eli Jean Tahchi et Mohamed Lotfi dans les rôles principaux.

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Une bombe | Guillaume Harvey

Au cinéma, l’amitié chez les garçons survit mal à l’attrait pour le sexe opposé. Ritournelle, bien entendu, mais qu’il faut moins attribuer à des cinéastes manquant d’originalité qu’aux clichés indécrottables associés à cet âge ingrat. A posteriori, les montagnes infranchissables qui ont jalonné notre adolescence prennent l’allure de monticules. Les premières fois, Guillaume Harvey les a gardées en tête et les a rendues indélébiles dans Une bombe, une bromance qui n’en est pas une relatant les aventures pas banales ou presque de trois amis, Maxime, Guérin et J-P, qui échafaudent le plan de construire une bombe à partir d’une recette trouvée sur Internet. Entre des parties de Nintendo 64 et de cartes Magic, chemine donc cette idée gavée d’une testostérone mal placée, celle de faire sauter quelque chose simplement pour l’excitation que cela va procurer. Si Guérin est le cerveau de l’affaire, Maxime lui est plutôt là pour se rapprocher de la grande sœur de ce premier, pour qui il en pince secrètement.

S’il est difficile de ne pas comparer le film à 1987 de Ricardo Trogi (saut vers l’âge adulte, nostalgie – on est ici en 2002), précisons que ce court tout à fait sympathique n’a pas à rougir d’être associé à ce qui se fait de mieux lorsqu’il est question de comédie dramatique au Québec. Cela est dû en grande partie à un scénario serré, enchevêtrant la quête de tous les ingrédients de la bombe et les émois amoureux suscités chez Maxime. Et que dire de cette fin magnifique, considérée justement avec ce recul qui rend l’interprétation d’alors partielle, limitée, naïve? Corrigeons le tir : Une bombe n’est pas nostalgique – d’ailleurs toutes les références culturelles au début des années 2000 ne sont jamais étalées pour faire rire (trop facile). Plutôt, le film s’inscrit sous le signe d’une mélancolie qui se nourrit à la fois de rires et d’émotions plus troubles. Dans le genre, difficile de faire mieux.

Holika

Holika | Kaveh Nabatian

Deuxième volet d’une trilogie entamée en 2014 avec Nan Lakou Kanaval, tourné lors du Carnaval haïtien, Holika prend le relai de cette entreprise d’anthropologie impressionniste menée par Kaveh Nabatian en plantant des caméras 16 mm dans la région de l’Uttar Pradesh en Inde. On y célèbre l’arrivée du printemps; les enfants se peinturent le visage dans des couleurs d’or ou d’argent, un bûcher est dressé où sera consommée une effigie de cette déesse éponyme, des femmes voilées martèlent en cadence on ne sait trop quoi. Tout le monde, sans exception, danse et a le sourire aux lèvres, ce qui par opposition rend encore plus grises nos célébrations québécoises, encadrées toujours un peu plus chaque année.

Symbolisées par un petit cerf-volant rouge qui s’élève et s’emballe un moment avant de revenir au sol, ces fêtes abolissent momentanément toutes les lois et hiérarchies à la faveur d’un enivrement où le mélange est roi. Barbouillés de poudre de craie multicolore, ces gens nous donnent envie de se parer de costumes et de se délivrer, même si ce n’est que pour un instant, de tout ce qui nous contraint au quotidien. Le film de Nabatian a la folie énergisante de ce qu’il met en scène, et nous y retournerons avec un grand plaisir.

Vous pouvez visionner Holika pour un temps limité sur le site de la Fabrique culturelle.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.