BorissansBeatrice

3 etoiles

La régularité de Denis Côté commande une certaine forme de respect : depuis Les états nordiques en 2005, coup d’envoi de ce qu’on a baptisé le renouveau du cinéma québécois, le cinéaste d’origine néo-brunswickoise dissémine bon an mal an, aux quatre coins de la planète cinéma, un court, un moyen ou un long métrage. Si tourner beaucoup n’est pas le gage d’un cinéma de qualité, la récurrence sur le grand écran d’une œuvre en cours facilite la préhension des traits qui la constituent. Côté, s’il se réinvente constamment en flirtant avec des genres codifiés qui vont du western au conte moral en passant par le documentaire animalier, ne peut jamais être pris en défaut de cohérence tant chaque film qu’il bricole – rien de péjoratif ici, bricoler dénote l’humour et le plaisir de faire chez lui – constitue une pierre toujours taillée en fonction de celle qui la soutient. Boris sans Béatrice s’inscrit donc en continuité avec Vic+Flo ont un ours, le précédent long du cinéaste, et tend vers des abimes repoussés de film en film. C’est déjà ça.

Boris Malinovsky, un parvenu antipathique et satisfait (James Hyndman), prend congé de son poste de dirigeant d’une industrie afin d’être au chevet de sa femme Béatrice (Simone Élise-Girard), ministre fédérale, catatonique pour des raisons obscures. Aidé par une jeune femme d’origine russe (Isolda Dychauk), mal soutenu par son amante Helga (Dounia Sichov), Boris mène une existence obtuse, dont la banalité n’est entrecoupée que par les visites impromptues de sa fille (Laetitia Isambert), actrice en herbe et militante. La réception d’une lettre au destinateur inconnu amènera le possédant à faire la rencontre d’un génie mystérieux (Denis Lavant), de bon ou mauvais augure, qui le forcera à effectuer un examen de conscience. La situation de Boris fait-elle de lui une bonne personne? Poser la question c’est y répondre.

Baigné d’une lumière crue, clinique, propice à la dissection, Boris sans Béatrice s’articule comme un procès fondé sur la présomption de culpabilité. Le prévenu, interprété avec panache par Hyndman, assume l’opulence, bien que minimaliste, de son mode de vie. Il fustige contre les théories psychologisantes qui expliqueraient l’état de sa conjointe, prône plutôt l’utilisation de médicaments, mais use de son amante comme d’une psychologue de fortune. Boris est couvé par diverses femmes – conjointe, amantes, fille – qui sont les reflets démonstratifs d’une perdition qui trouve en la maladie de Béatrice une manifestation concrète; cette langueur dont elle souffre trouvant écho dans le doute moral qui assaille Boris. Et qui d’autre pourrait venir incarner sa conscience lésée sinon un autre homme, double mystique, qu’on retrouvera plus tard sous les traits d’un aide aux bénéficiaires?

Essai d’apparence résolument autobiographique, Boris sans Béatrice met en garde contre les pièges d’un monde rendu trop confortable et sécuritaire. Comme si l’enclave, construite en marge ou investie par un désir de souveraineté (Nos vies privées, Carcasses, Vic+Flo) s’était tout à coup métamorphosée en forteresse solitaire, en Xanadu. Côté, toujours le premier à se mettre en situation de danger, redouterait-il son embourgeoisement au sein d’un milieu qui n’a cessé de le défendre, de le légitimer, et ce depuis ses débuts?

C’est lorsque les volontés exploratrices du cinéaste l’amènent vers la satire ou la franche comédie que Boris sans Béatrice brille (Boris et la vendeuse du magasin, Boris et le conseil municipal, Boris de droite et sa fille de gauche). Ces scènes, qui appuient le ridicule d’une existence déconnectée de ses enjeux les plus déterminants, mettent la table pour une rédemption qui s’effiloche au dernier tiers, enrubannée par une finale auteuriste qui sent l’incertitude, le plaqué. Parce qu’il mine ses films – il y a de quoi de courageux dans cette tendance, mais aussi de masochiste –, Côté tire parfois, et c’est le cas ici, le tapis sous les pieds de personnages qui deviennent ainsi des esquisses, des sujets qu’on vient à prendre de l’extérieur. Boris retrouve Béatrice non pas parce qu’il a changé. Celle-ci réapparaît de manière aléatoire afin de marquer la fin d’une épreuve absurde, cauchemar orchestré par un cinéaste qui met le questionnement au centre de sa pratique, mais qui, au change, semble n’avoir que faire des réponses qu’il pourrait rencontrer sur sa route. 

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.