The Witch 2

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Dans The Witch, Robert Eggers nous présente rapidement, bien que brièvement, une sorcière recluse dans une forêt menaçante, en plein rituel macabre. Une vieille femme nue, à la peau molle et sale, se couvre le corps de sang que l’on sait appartenir à un bébé. Le tout est baigné dans des ombres et des lumières calculées de façon méticuleuse et habile, laissant naître une réelle stupéfaction chez le spectateur. Une histoire de sorcières, de forces obscures et de faits inexplicables commence alors. Rien de vraiment neuf, il va sans dire. Toutefois, la facture esthétique se présente rapidement forte et réfléchie.

La bande sonore, grinçante et oppressante, juxtaposée aux autres sons, rappelle celle du film It Follows, de David Robert Mitchell, un petit bijou de l’horreur indépendant qui s’était démarqué pour son audace et son originalité. Dans The Witch, ce n’est pas tellement l’originalité du propos qui captive, mais bien la façon dont le réalisateur arrive à jouer de certaines conventions du genre et à doser les informations données au spectateur, tant sur le plan visuel que scénaristique. Est bien plus horrifiant ce qu’on ne voit pas, ou très peu. Lorsque l’horreur se présente à l’écran, c’est avec plaisir que l’on découvre des scènes monstrueuses, visuellement impeccables dans leur composition. Avec des enfants inquiétants, une forêt danse et sinistre, des animaux angoissants, une atmosphère austère et un respect dans la construction du contexte historique, le film surprend par la singularité de sa proposition et sa grande maîtrise technique.

Au 17e siècle, une famille très croyante se voit obligée de quitter la congrégation d’un village et de recommencer à zéro en s’installant dans une clairière bordée par la forêt. Les récoltes se font maigres et la famille se retrouve livrée à elle-même sur cette terre pauvre. Un jour, un nouveau-né est enlevé mystérieusement sous la garde de la fille aînée, Thomasin. Serait-ce l’œuvre d’un loup, d’une sorcière, ou de Dieu? À partir de ce moment, l’inexplicable se manifeste sous plusieurs formes. Une menace rôde dans les bois, alors que la déraison emporte sournoisement les membres de la famille.

Dans le premier long-métrage du réalisateur, l’horreur côtoie le drame familial avec adresse. Plus le récit avance, plus on se demande si la menace ne vient pas plus des croyances aveuglantes de cette famille puritaine en perte de repères, plutôt que de l’extérieur. Aux yeux des personnages, chacun se révèle un coupable idéal, une sorcière ou un sorcier potentiel, avec une part de diable en lui. Leurs croyances les égarent plus qu’elles ne les éclairent dans cette rencontre avec des forces diaboliques. En ce sens, le film de Robert Eggers s’éloigne de la tendance actuelle du cinéma d’horreur hollywoodien consistant à enchaîner des séquences, empêtrées dans des clichés poisseux et paresseux, qui vise à provoquer la peur. Le cinéaste perce la coquille des conventions et s’octroie une liberté en assemblant une légende macabre à l’histoire d’une famille brisée dont l’aveuglement religieux causera en quelque sorte leur perte.

Les dialogues abondent dans le scénario, parfois trop, mais le véritable point faible du film demeure sans doute la fin, enlisée d’un excédent d’explications et plutôt banale comparativement à l’ensemble. Devant la lignée de films d’horreur ratés qui s’enchaînent sur les écrans ces derniers mois, voire ces dernières années, The Witch se révèle cependant une œuvre inspirée, solide et déconcertante.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).