10. Une jeunesse allemande – Jean-Gabriel Périot

JeunesseAllemande

Il ne suffit plus de faire un cinéma documentaire uniquement composé de documents d’archives pour assouvir un idéal d’objectivité – considérer le documentaire comme un cinéma de la réalité est non seulement simpliste, mais un peu naïf. Alors qu’est-ce qui démarque Une jeunesse allemande de l’équation? Ce sont les ébats cinématographiques des jeunes étudiants en cinéma, ces essais certes crus, mais tant expressifs de leurs idéaux. C’est par ces détours qu’Une jeunesse allemande réussit à raccorder le document historique à l’artistique, dans une véritable filmographie révolutionnaire, tout en perturbant les convictions de chaque côté.


9. No Home Movie – Chantal Akerman

NoHomeMovie

« Parce que je voudrais faire quelque chose, comme quoi il n’y a plus de distance dans le monde. » Oh quelle affirmation cruelle. Même en mettant de côté les circonstances entourant la mort de Chantal Akerman, il est impossible d’ignorer la distance qui se trace dans No Home Movie, suivant la mère de la réalisatrice quelques mois avant son décès. Cette distance, elle se voit dans les fenêtres et les écrans, dans les souvenirs cachés loin dans leurs têtes, mais elle se manifeste surtout entre nous et le sujet, l’écran étant la distance ultime du cinéma. La caméra laissée par elle-même, Chantal et sa mère défile dans un appartement qui pourrait être n’importe lequel. Au fait, la distance qui s’efface dans No Home Movie n’est pas tant spatiale, mais temporelle, laissant vivre les gens disparus comme s’ils étaient encore vivants.


8. The Case of Hana & Alice – Shunji Iwai

CaseHanaAlice

Similaire à The Tale of the Princess Kaguya, film testament d’Isao Takahata, The Case of Hana & Alice utilise une dimension encore négligée du cinéma d’animation : son caractère approximatif, insaisissable mémoire, valsant entre l’abstraction et la représentation de la réalité. Cette vision impressionniste à l’aquarelle, c’est le souvenir, l’innocence, la nostalgie qui est au cœur de The Case of Hana & Alice.


7. The Assassin – Hou Hsiao-Hsien

Assassin

Laissez Hou Hsiao-Hsien vous démontrer que non seulement un film d’arts martiaux contemplatif peut fonctionner, mais aussi que cette direction est aussi complètement logique. Comme son personnage principal, The Assassin n’est plus intéressé par l’action que par les conséquences, la vie de ses cibles et les liens humains qu’ils entretiennent avec le fantôme du passé qui revient les chercher. C’est certes un film d’une beauté incroyable, où les draps se mélangent aux paysages immenses. Mais la mise en scène n’est jamais imposante ou agressive; elle se fait sans effort, dans un calme inégalé.


6. Guibord s’en va-t-en guerre – Philippe Falardeau

Guibord

Guibord s’en va-t-en guerre n’est pas le meilleur film québécois de l’année uniquement parce qu’il plonge tête première dans le cœur de la politique canadienne actuelle au lieu de l’aborder par un détour ou par une certaine nostalgie. C’est aussi parce que le dernier film de Philippe Falardeau renverse le voyeurisme international dont était coupable ce cinéma depuis le succès d’Incendies. Ici, c’est notre société qui est regardée par l’autre, jugée comme absurde – ce qui est d’autant plus vrai et impossible à ignorer. Abordant la meilleure distribution d’acteur dans un film québécois depuis des années et multipliant les références à Nanni Morreti et à son film Habemus Papam, Guibord est une véritable bouffée d’air frais à travers nos fâcheuses habitudes.


5. Mad Max : Fury Road – George Miller

MadMax2015

Un montage épileptique qui gagne en tempo. Un scénario gardé au strict minimum. Un univers grotesque. Des plans en accélérés. Des images laides au 3D accentué. Ici, ces caractéristiques ne sont pas jugées comme des défauts. Mad Max : Fury Road est une course enflammée qui ne s’arrête jamais, qui assume complètement sa folie destructrice. Le film semble peut-être en perte de contrôle constante, sa vision est sans égal à travers les superproductions impénétrables, compliquées et pourtant si prévisibles. Plus important encore, le film s’impose dans le cinéma de 2015. Vaut mieux faire des images laides vivantes que de belles images mortes. 


4. Foxcatcher – Bennett Miller

Foxcatcher

Moneyball fixait des gens qui tentaient de révolutionner l’industrie du sport avec la modernité. Mais entre Moneyball et Foxcatcher, la nouvelle vague d’exceptionnalisme américain a révélé un aspect plus grave et urgent de cette société. Reliant ultimement le sport avec le capitalisme et le patriotisme, Foxcatcher est surtout à propos de gens en perdition qui trouvent un sens à leur vie à travers des images, des clichés, des symboles, qui les poursuivent jusqu’à leur destruction. 


3. P’tit Quinquin – Bruno Dumont

PtitQuinquin

Devant le mal de l’enfer, riez-lui en pleine face. P’tit Quinquin est une réponse aux innombrables et misanthropes théâtres de la cruauté qui inondent le cinéma mondial post-Hanake. En reprenant son premier film La Vie de Jésus et en le mélangeant avec The Goonies et The Pink Panther, Dumont réussit à contrer le caractère morbide de l’affaire avec l’absurde, tout en gardant son commentaire sur la France d’aujourd’hui. Surtout, cet humour n’est jamais forcé, se déploie tranquillement, ce qui contribue à faire du P’tit Quinquin le film le plus drôle de l’année.


2. Arabian Nights – Miguel Gomes

ArabianNights

Arabian Nights commence avec Miguel Gomes, le personnage, écrasé et angoissé par la situation sociopolitique du Portugal, qui s’enfuit de son plateau de tournage. Pourtant, ce n’est pas ce que fait Miguel Gomes le réalisateur à travers les nombreuses fables qu’il a dessinés au courant d’un an et demi de tournage au cœur des changements politiques. Si le premier opus est sans doute le plus politique des trois et que le deuxième est en revanche le plus fantastique, les deux dimensions atteignent leur équilibre dans la dernière partie, balançant un Pasolini des temps modernes et le pur documentaire. C’est une œuvre qui, malgré sa longueur, s’améliore du début à la fin, qui époustoufle par sa créativité continue. C’est un œuvre, en fin de compte, essentielle. 

1. Cemetery of Splendour – Apichatpong Weerasethakul

CemeterySplendour

Apichatpong Weerasethakul est le réalisateur actuel qui comprend le mieux l’essence du rêve au cinéma; c’est-à-dire que ce n’est pas une grande orgie d’effets spéciaux irréels ou une grande explosion de couleurs psychédéliques. Les rêves, à la base, sont des mises en scène faites de coïncidences, de personnes jouant des rôles étranges, de situations hors de notre contrôle que nous acceptons sans brocher, qu’on ne questionne jamais, car l’immersion est trop grande. C’est un fleuve que nous voyons passer. Cemetery of Splendour n’a peut-être pas les moyens et les effets spéciaux d’Uncle Boonmee, il n’a pas les costumes, les singes ou les poissons-chats, mais ce minimalisme n’empêche pas Cemetery of Splendour de rejoindre la même ambiance que son prédécesseur. Au contraire, il la capture en comptant sur la participation du public et de son imagination; on ne croit pas parce que l’on voit, on voit parce que l’on croit.

En bonus…

Top 5 films québécois de 2015

  1. Guibord s’en va-t-en guerre (Philippe Falardeau)
  2. L’amour au temps de la guerre civile (Rodrigue Jean)
  3. Le Profil Amina (Sophie Deraspe)
  4. Nouvelles, Nouvelles (Olivier Godin)
  5. Le Bruit des arbres (François Péloquin)

Top 10 films de 2014 (si j’avais réussi à le publier à temps)

  1. The Tale of the Princess Kaguya (Isao Takahata)
  2. A Touch of Sin (Jia Zhangke)
  3. Maps to the Stars (David Cronenberg)
  4. Boyhood (Richard Linklater)
  5. Métamorphoses (Christophe Honoré)
  6. Tu dors Nicole (Stéphane Lafleur)
  7. Under the Skin (Jonathan Glazer)
  8. Mommy (Xavier Dolan)
  9. The Immigrant (James Gray)
  10. The Wind Rises (Hayao Miyazaki)

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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