assassination

Le deuxième long-métrage d’Andrew Dominik, The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007), constitue l’un des désastres financiers les plus importants du cinéma contemporain. Le déficit de plusieurs dizaines de millions de dollars qu’il a engendré a bien failli mettre fin à la carrière hollywoodienne de Dominik. À l’époque de sa sortie, le film a été attaqué sur tous les fronts : artistique, historique et financier. Le temps a toutefois guéri bien des maux, car une trajectoire bien connue attendait Assassination : d’abord apprécié par une minorité quasi-invisible de cinéphiles, il a gagné en reconnaissance et est aujourd’hui célébré comme le dernier grand Western crépusculaire. Retour sur l’un des secrets les mieux gardés du cinéma.

Au lendemain de la Guerre de Sécession, le célèbre Jesse James approche le mitan de sa vie. Sa légende le précède : il aurait accompli des centaines de braquages, emportant plusieurs dizaines de vies dans le cadre de ses méfaits. Dans presque tous les États reconnus, une horde de shérifs, d’agents fédéraux et de mercenaires le traquent comme une bête sauvage. James sent l’étau se resserrer sur lui, anticipant la mort à chaque tournant. Sa santé physique et son état mental déclinent à vue d’œil.

Tel un coup de poignard dans le dos – ou plutôt, une divine révélation – le jeune Robert Ford entre dans sa vie. Ford a grandi en idolâtrant James et, aspirant à rejoindre le gang, se propose d’épauler le bandit et ses acolytes dans le cadre de leur dernière mission en carrière. À la surprise de tous, James reçoit Ford à bras ouverts, accueillant sans gêne les faveurs de cet admirateur malhabile et complaisant. Par contre, les railleries perpétuelles de James finissent par aiguillonner l’envie de Ford. Les attentions qu’il offre au compte-goutte éveillent son courtisan une fascination malsaine. Au bout de quelques mois, Ford complote un meurtre contre son héros, en collaboration avec la police d’État. Il apparaît incertain si James – de plus en plus résigné à la mort et fasciné par celle-ci – a délibérément « choisi » Ford comme son agent d’exécution, ou si son état de vulnérabilité l’a empêché de lire clairement les intentions de son admirateur. Au vu du comportement ambigu de James, ces deux explications de sont pas nécessairement contradictoires.

Robert Ford est ébloui par ses illusions de grandeur. Il espère être promu dans le gang de James pour achever sa notoriété. Ses aspirations relèvent toutefois davantage de la pensée magique que de l’héroïsme. Il cherche à être un héros digne d’époustouflants feuilletons, et le fait que ce titre n’ait aucun fondement dans la réalité est le dernier de ses soucis. Dans l’esprit malin de Ford, la fonction première de Jesse James n’est pas celle d’une idole, mais bien celle de passeur des pouvoirs – à savoir, d’un héritage de gloire, de célébrité et de lubies merveilleuses. Néanmoins, peu de temps suffit à Ford pour réaliser à quel point il n’est pas à l’image de l’univers criminel qu’il pénètre. Ses gestes infantiles et son abaissement de soi n’ont aucune prise sur des hommes virils, formés dans des codes d’honneur foncièrement masculins. James n’accorde finalement à Ford que très peu d’égard, mais son comportement fluctuant permet à ce dernier de développer un degré exagéré de présomption.

L’assassinat de Jesse James s’appuie donc à la fois sur la lucidité et la folie de Robert Ford. D’une part, Ford comprend parfaitement qu’il ne possède ni la constitution, ni la vocation d’un criminel notoire et n’a plus intérêt à quémander les faveurs de James ou à faire partie de son gang. D’autre part, le délire de supériorité de Ford lui offre un nouveau chemin vers la renommée : il a désormais la permission morale de trahir James pour s’affubler la gloire d’avoir scellé le sort de son héros d’enfance. Ironiquement, cet acte de trahison finit par lui valoir la célébrité qu’il convoitait tant. Il devient une vedette du broadway new yorkais, jouant son propre rôle plusieurs centaines de fois dans le cadre d’une reconstitution de l’assassinat de James.

Au moment de sa mort, Jesse James était l’homme le plus célèbre des Amériques. C’est toutefois autour du transfert de gloire – de Jesse James à Robert Ford – que le film s’élève en haute voltige. L’attention populaire et médiatique passe de Jesse James, reconnu pour ses nombreux actes antihéroïques (héroïques pour certains), à Robert Ford, archi-célèbre pour avoir tiré Jesse James dans le dos. Ford devient le héros du film (et du peuple, à court terme) sans prendre le moindre risque et, de surcroît, grâce à un acte de trahison. Ce virage annonce le destin funeste de l’Amérique à l’aube de la modernité. Les vecteurs de vitalité dont James savait si bien prendre parti (p. ex., le courage, l’agressivité) s’estompent et laissent place à l’inaction, dont Ford est le maître incontesté. Homme bien de son temps, Ford arrive à briller dans une Amérique imbue d’illusions qui exige un mythe pour se sentir vivante. Sa connaissance du cœur humain frôlant l’indigence, Ford était le dernier à soupçonner que le mythe qu’il a construit fixerait sur lui tout l’opprobre.

Il existe toutefois une forme de rédemption pour Robert Ford, mais celle-ci a un prix. Il doit reconnaître le vide qu’a laissé la mort de Jesse James dans sa vie. Il doit également convenir du caractère fabriqué de sa célébrité. En d’autres mots, il doit reprendre contact avec la réalité. Ce qu’il trouve à son réveil est un jeune homme frileux et incapable d’agir, maintenant porteur d’une épithète toute aussi lourde à porter que celle du grand Jesse James. Comme l’Amérique de fiction dont il est désormais un héros fondateur, Ford pourra difficilement survivre à son rêve de grandeur.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

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