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Ah, les tops de fin d’année. On ne s’ennuie plus d’eux janvier arrivé, bien qu’ils demeurent (et j’en suis à mon cinquième pour Le Quatre trois) un exercice précieux et stimulant. Il s’agit sans doute cette année de ma liste contenant le plus de films américains depuis 2011, un fait que je ne peux expliquer autrement que par l’absence de plusieurs productions étrangères majeures sur les écrans de la ville de Québec. D’ailleurs, pour ce qui est de la méthodologie de ce top, ont été admis tous les films bénéficiant d’une sortie commerciale dans la ville de Québec entre le 1er janvier et 31 décembre, ainsi que tous les autres qui ont bénéficié d’une sortie DVD/Blu-ray/VOD durant cette même période. Alors sans plus tarder, voici ma liste des dix meilleurs films de 2015.

Mentions honorables : Youth, Sils Maria, Phoenix, What We Do in the Shadows

Je n’ai pas vu : It Follows, The Diary of a Teenage Girl, Ex Machina 


10. While We’re Young/Mistress America/Results

While

Je triche d’emblée en choisissant trois films pour mon #10. La comédie américaine dite indépendante en 2015 s’est en partie concentrée sur la vieillesse, mais surtout sur la performance, tant au niveau professionnel que relationnel. Noah Baumbach nous a offert deux œuvres mineures, toutefois traversées de scènes magnifiques (la finale au Lincoln Center à New York pour While, la virée dans le Connecticut pour Mistress), tandis qu’Andrew Bujalski avec Results s’est essayé à la comédie screwball avec une distribution constituée de quelques vedettes, une première chez lui. Le résultat pour ce dernier est étrange, sorte d’hybride génial entre la comédie romantique grand public et celle plus crasseuse d’un Todd Solondz.


 9. The Hateful Eight – Quentin Tarantino

HatefulEight

Retour aux sources réussi pour Tarantino, qui se calme l’esbroufe et propose avec The Hateful Eight un huis-clos évoquant à la fois Reservoir Dogs, la scène de la taverne dans Inglourious Basterds et Django Unchained. Si les dialogues sont toujours aussi tranchants, la distribution a particulièrement le temps et l’espace de les rendre savoureux (mention spéciale à Walton Goggins en shérif débile). S’il risque de provoquer des discussions sur l’utilisation outrancière du terme nigger (ce qui ne sera pas une première pour Tarantino, rappelez-vous de Jackie Brown), gageons The Hateful Eight sera surtout retenu pour la subtilité et la richesse de son propos.


8. The End of the Tour – James Ponsoldt

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Le projet casse-gueule de l’année : relater les quelques jours que le journaliste du Rolling Stone David Lipsky passa avec l’auteur David Foster Wallace lors d’une tournée de ce dernier pour la promotion de son roman aujourd’hui mythique Infinite Jest. Casse-gueule car David Foster Wallace était réputé pour être un personnage difficile, sorte de génie torturé doublé d’un caractère à la fois avenant et explosif, qui aurait sans doute souffert de quelques ulcères s’il était encore en vie aujourd’hui pour voir ce film. Et pourtant. « Calqués » à partir des cassettes que Lipsky enregistra de ses entretiens avec Foster Wallace, les répliques de The End of the Tour fusent à la vitesse grand V, traçant un personnage charismatique, visiblement aux prises avec plusieurs démons, mais surtout une relation amour/haine construite autour de la fascination et de la jalousie que ressent pour lui le jeune journaliste.


7. Straight Outta Compton – F. Gary Gray

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Du turbo cinéma américain qui a le culot de réécrire l’histoire de la mythique formation rap N.W.A., faisant de Dr. Dre, Ice Cube et des autres de nobles guerriers-poètes témoignant de la violence de leur quartier et par extension des tensions raciales de leur époque. Avec un scénario étonnamment dense et une distribution (peuplée d’inconnus) de premier ordre, Straight Outta Compton est exactement ce qu’il prétend être, ce qui en soi est exceptionnel. 

Ma critique


6. Carol – Todd Haynes

CAROL

L’enrobage de Carol est un leurre. Le film de Todd Haynes, malgré ses contours, n’est pas un mélodrame et favorise au lieu une approche plus subtile et douce pour rendre le récit de cette relation impossible entre deux femmes dans le New York du début des années 50. Cate Blanchett, dans un jeu étrange et maniéré, est fascinante, mais c’est Rooney Mara qui brille dans le rôle de la jeune Therese Belivet, qui découvre pour la première fois son attirance pour une autre femme. À mesure que leur relation se précise, les amantes sont inexorablement poussées loin l’une de l’autre, ce que Haynes met en scène avec une incroyable tendresse. Carol un grand film romantique qui refuse de verser dans le pathos.


5. Nouvelles, Nouvelles – Olivier Godin

Nouvelles, Nouvelles

Si seulement Nouvelles, Nouvelles d’Olivier Godin laissait présager un coin du futur de notre cinéma national, nous aurions enfin droit à des œuvres affranchies d’une rengaine esthétique qui déjà sentait le réchauffé en 2009. Cette vue indescriptible sortie en catimini en août dernier fait sauter les gonds de tout ce qui empêche de communiquer – dans le sens de donner accès – et se permet de mettre ensemble un peu n’importe quoi, parce que pourquoi pas, avec comme résultat une sorte de conte foutraque qui glisse entre les doigts mais qui demeure en soi comme le souvenir d’un événement précieux qui ne serait peut-être jamais arrivé. Même s’il s’agit d’un film atemporel, marquons d’une pierre blanche l’arrivée de Nouvelles, Nouvelles comme nous l’avions fait avec celle de Laurentie en 2011 ou des États nordiques en 2005.

Ma critique


4. Sens dessus dessous – Pete Docter & Ronnie del Carmen

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Si Sens dessus dessous s’avérerait le dernier grand classique des Studios Pixar, il n’y aurait pas de quoi verser une larme. Même que ce long-métrage, leur quinzième en 20 ans, pousse à son paroxysme la formule anthropomorphique qui les a rendus populaires. Cinq émotions (peur, tristesse, joie, dégoût et colère) sont ici incarnées par des personnages qui habitent la caboche de Riley, jeune fille dont le récent déménagement avec ses parents du Minnesota à San Francisco perturbe quelque peu son équilibre mental. Les plus beaux récits émanent maintenant littéralement de l’esprit, faisant simultanément du public cible des films de Pixar des héros. Inventif est un mot bien faible pour rendre justice à Sens dessus dessous.

Ma critique


3. Tangerine – Sean S. Baker

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Durant sa première demi-heure, j’ai cru que Tangerine était le film le plus surestimé de l’année et que sa réputation n’était construite que sur son sujet (une journée avec des prostitués travestis à Los Angeles) et sur le fait qu’il ait été entièrement capté à l’aide d’un iPhone. Mais derrière ces éléments se dissimule une comédie sauvage et déglinguée qui se développe en crescendo pour se terminer dans un foutoir de répliques et de situations jubilatoires. L’amitié entre Sin-Dee Rella et Alexandra, construite dans l’adversité, est l’une des plus touchantes à avoir été mise en images de mémoire récente.


2. Force Majeure – Ruben Östlund

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En vacances dans les montages, Papa s’émascule aux yeux de maman en faisant le pleutre lors d’une avalanche « contrôlée », alors qu’il aurait dû protéger leurs enfants. Mais si l’instinct de survie était plus fort que tout en situation de danger? Comédie noire sur la déflagration d’un couple en apparence parfait et enviable, Force majeure appuie sur son bobo avec le rictus d’un enfant qui crame des fourmis à la loupe. Derrière les rires, pas tant une critique qu’une constatation de notre incapacité à concilier notre « animalité » avec les représentations modernes de l’homme et de la femme. Et si papa finit par triompher devant l’adversité lors d’une scène angoissante au possible, sa victoire tardive demeure ridicule aux yeux d’Östlund. Aucune issue n’est possible, sinon celle du rire.

Ma critique 


1. Sommeil d’hiver – Nuri Bilge Ceylan

Sommeil

Aydin, Ebenezer Scrooge des temps modernes, est un misanthrope qui s’imagine humaniste. Cloitré en plein hiver dans l’hôtel qu’il possède en Anatolie, accompagné de sa sœur et de sa femme qui le détestent, il use d’une morale à deux vitesses afin de se tirer d’embarras et de convaincre son entourage de sa supériorité d’esprit. En 196 minutes, Nuri Bilge Ceylan fait de Sommeil d’hiver une farce et une tragédie aux proportions shakespeariennes sur la lente perdition d’un homme s’aliénant son minuscule royaume par bêtise et par peur. Intransigeant et fragile, il est le personnage le plus riche et complexe à être apparu sur nos écran en 2015.

Ma critique

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.