theforceawakens

4 etoiles

Béni soit le geek, car son amour est indéfectible. Disciple à la confiance bafouée il y a une quinzaine d’années par Lucasfilm, il avance d’un pas craintif, franchit le portail de la salle de cinéma et pénètre dans sa nef serrant contre sa poitrine le calice rempli à ras bord d’un liquide noir et trouble comme l’âme de Kilo Ren, cet émule de Darth Vader. Le contrat tacite est signé depuis longtemps déjà; la clause de satisfaction garantie était non-négociable, sous peine de représailles aux proportions apocalyptiques. Oui, béni soit le geek, car sa patience est aujourd’hui récompensée par cette Force qui se réveille comme un géant d’un long sommeil. Et ce, même si ce dernier est encore engourdie aux extrémités.

Tous les éléments reconnaissables/indécrottables de la dense mythologie Star Wars sont remis en place par J.J. Abrams avec la minutie qu’oblige cette entreprise périlleuse. Rey (Daisy Ridley), point focal, est une épaviste orpheline qui troque ses trouvailles à un ferrailleur du coin (nous sommes sur la planète Jakku) contre un peu de nourriture. Promise à un avenir peu reluisant, elle croisera le robot BB-8, ballon de foot coiffé d’un dôme mécanique, qui contient une carte menant à Luke Skywalker, légendaire Jedi reclus pour des raisons que nous tairons et que le Premier ordre, né des cendres de l’Empire galactique, cherche à éliminer coute que coute. Quelques personnages viennent compléter le tableau : Finn (John Boyega), Stormtrooper déserteur qui s’amourache de Rey, Poe Dameron (Oscar Isaac), meilleur pilote de la Résistance, ainsi qu’Han Solo, Leia et plusieurs autres bibittes à poils ou à boulons que nous connaissons mieux que certains membres de nos familles.

Alanguie par l’habitude et trois décennies de blockbusters (justement) gonflés à bloc, la logique filmique de la première trilogie Star Wars (épisodes IV à VI) refait surface avec The Force Awakens et maintient le cap sur une construction séquentielle classique (ouverture in media res, objectifs clairement définis, montage parallèle). Ce que ce septième volet gagne en clarté (enfin) est perdu en originalité, et bien que toute cette entreprise soit fondée sur une nostalgie d’une épopée s’étant déroulée « il y bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine », à force de redites c’est plutôt la frilosité de la Walt Disney Company, qui acheta les rênes de l’opéra galactique à George Lucas en 2012, qui transparait.

Cette principale critique, reconnue et acceptée comme telle par la masse (record) qui a déjà vu le film, fait bien peu d’ombre au reste (la tache noire que jette le Millenium Falcon sur la base/planète Starkiller). Star Wars: The Force Awakens n’est pas une réussite complète, mais le génie de Abrams et de son équipe est de fonder son film (qui n’est pas vraiment le sien) sur cet indicible qui a fait de Star Wars le phénomène mondial qui changea pour toujours la face du cinéma grand public : un ton bon enfant, des enjeux bien définis, un manichéisme (parfois mis en jeu) participant à des traditions narratives immémoriales, un sens de l’aventure et du spectacle. En 135 minutes, cela laisse bien peu de temps pour étoffer les interactions entre les personnages principaux, mais en somme, la magie opère grâce à une mise en scène éminemment précise toujours au service du récit.

En tant que bougie d’allumage d’une nouvelle trilogie, The Force Awakens détient un avantage net sur A New Hope (balbutiements naïfs) et The Phantom Menace (mégalomanie désincarnée) et laisse entrevoir une charge émotive qui sera joliment bonifiée par les deux autres films qui le suivront dans les prochaines années. Béni soit le geek, car une machine aux intentions purement mercantiles a su répondre à ses attentes démesurées.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.