AndrewDominik

« I’m living in America, and in America you’re on your own. America’s not a country. It’s just a business. Now fuckin’ pay me. » – Jackie Cogan, Killing Them Softly

De son propre aveu, Andrew Dominik est fasciné par l’Amérique. Cette obsession l’a conduit vers les sentiers les plus fréquentés du cinéma américain; notamment, ceux du Western (The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford), du film de gangsters (Killing Them Softly) et prochainement, du biopic (Blonde). Il représente ainsi le dernier maillon d’une longue descendance de cinéastes étrangers – Sjöström, Leone et von Trier, pour ne nommer que ceux-là – ayant immortalisé leur vision singulière du pays de l’opportunité. Dominik a ceci en commun avec ses comparses étrangers : son regard sur l’Amérique est aussi sensible que compromettant. C’est le sombre regard d’un ami qui se désole de votre chute dans l’autodestruction.

Sous l’œil attentif de Dominik, la fiction s’organise autour des mythes fondateurs de l’Amérique. D’une part, il apparait évident que les premières victimes de ces mythes sont ceux qui en font l’objet. D’autre part, il semble que chacun de ces mythes recèle une blessure, un vice caché dont l’Amérique se défend dans toutes les sphères de sa production artistique. L’Amérique est si obnubilée par les glorieuses fables qui ont fait sa légende qu’elle peine à retrouver ses véritables repères historiques et moraux. Sans surprise, les films de Dominik exposent une contrée fabuleuse mais désespérée, truffée d’assassins, de traîtres et de complots criminels.

Un mythe récurrent dans les films de Dominik est sans contredit celui du héros; celui-ci n’est à la hauteur ni des contes les plus élégiaques, ni des ragots les plus vicieux qui courent à son sujet. Tantôt infantile (Chopper), tantôt insensible (Jesse James), ce géant marche parmi la multitude avec toute la lourdeur du mythe sur ses épaules. Autant dire qu’il marche seul, tant la puissance de ce mythe le sépare du genre humain. Il ressemble à un pastiche sur lequel nous projetons les valeurs qui nous sont chères, même si ces valeurs sont, en certaines occasions, contradictoires : le courage, la liberté, la morale… Ce héros est toutefois en perdition, obsédé par l’argent facile (Killing Them Softly), la célébrité (Chopper), et même la mort (Jesse James). Alors que tous les yeux sont rivés sur lui, il ne peut se détourner de l’abysse.

Ce regard intimiste ne devrait toutefois pas faire oublier la causticité de l’environnement à l’intérieur duquel Dominik encapsule ses héros. Pour le cinéaste, l’Amérique de fiction est bien celle qui promet la vérité, l’égalité et la justice. Qu’il succombe à une folie paranoïaque (Jesse James) ou qu’il fasse partie d’un business dont l’argent est l’unique moteur de conflit (Killing Them Softly), le héros dominikien doit sa survie – ou sa disparition – à la violence de ses intentions. Bestialité et opportunisme ont force de loi dans un pays en perte de repères. C’est précisément l’éruption de pressions démocratisantes et droit-de-l’hommeistes qui signe l’arrêt de mort de ce héros, qui passe de la gloire à l’obsolescence la plus consommée.

Plusieurs affirmeront qu’en tant que cinéaste étranger, Dominik fait mouche dans son traitement acide du mensonge américain. Mais il a introduit une différence d’autant plus importante dans le paysage cinématographique contemporain. Alors que certains de ses compatriotes n’ont pu résister à une critique sociale stérile (p. ex., von Trier) et que d’autres ont réinterprété l’Amérique au-delà de toute reconnaissance (p. ex., Leone), Dominik a fait le pacte d’une lecture sinistre, tout en introduisant un ingrédient inédit : l’empathie. Le sort d’un homme abominable prend toute son importance lorsque celui-ci souffre sincèrement de ses travers. La vie prend davantage de valeur lorsqu’elle persiste malgré l’adversité d’un monde survivaliste. La vertu est d’autant plus étincelante lorsqu’elle émerge d’un être cruel et orgueilleux. Si nous devons quoi que ce soit à Andrew Dominik, c’est de nous avoir fait entrevoir au cinéma le sublime d’une existence exécrable.

Ce mois de décembre, nous vous invitons à suivre notre rétrospective d’un créateur à la fois sensible et iconoclaste, Andrew Dominik. Tout au long du mois, des comptes-rendus de chacun de ses films – Chopper (2000), The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007) et Killing Them Softly (2012) – seront publiés sur LE QUATRE TROIS.

Chopper

The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford

Killing Them Softly

 

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

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