Love (2)

3 etoiles

Gaspar Noé attire et attise la controverse par le choix des sujets qu’il met en scène dans ses films, et ce, depuis ses débuts. Dire que Love ne revêt pas une attitude provocatrice et une facture audacieuse serait mentir et dire qu’il ne se résume qu’à ça serait franchement réducteur. Ambitieux dans sa volonté de représenter la fusion sexuelle entre deux êtres dans toute son intimité, le film de Noé se veut une grande histoire d’amour, charnelle et passionnelle. En réalité, Love propose une histoire d’amour tout ce qu’il y a de plus banale et érodée, et c’est ce qui le perd principalement. Murphy, étudiant en cinéma, a un garçon de deux ans avec une femme qu’il n’aime pas. La mère de son véritable amour, Electra, s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de sa fille depuis quelques mois. Le film se construit sur la rétrospection du personnage principal qui se rappelle, en désordre, les moments passés avec cette femme qui l’a quitté, entre autres, en raison de son infidélité. Pour remonter jusqu’à la première rencontre entre les deux personnages, on passe par des crises de jalousie et des moments de bonheur intenses, par des périodes de sexualité vengeresse et de découverte des corps.

Avec toute la controverse autour du film et de sa classification depuis sa présentation à Cannes, une réputation sulfureuse et détestable s’était collée au film. On pouvait presque s’attendre au visionnement d’un film prétentieux et vide, dont la seule raison de son existence était l’affichage d’une sexualité crue, voire choquante. Chose surprenante, ce brouillard publicitaire âpre et lourd se dissipe pour nous laisser découvrir un film doux malgré sa noirceur. La finesse se perçoit dans les cadrages étudiés, la caméra distante et l’atmosphère mélancolique et contemplative qui habite les scènes. Là où la lumière se ferme normalement pour laisser place à l’intimité, la caméra de Noé s’allume pour y capturer ses multiples expressions par le biais de deux personnages qui ne se rejoignent véritablement que dans la sexualité. Le sujet n’est pas du tout neuf au cinéma, loin de là. Toutefois, Love réussit par la mise en scène d’une sexualité qui se dégage de l’étiquette pornographique en montrant toutes ses variantes à une distance respectueuse. La caméra est souvent fixe, dans un cadrage droit, et filme les relations sexuelles pratiquement dans leur intégralité, en évitant les ellipses inutiles. Les scènes de sexe sont en soit des perles visuelles, esthétisées habilement, exposant une nudité frontale qui déboussole et bercées par une musique captivante, juste et sensuelle.

Le plus gros problème du film est la minceur du scénario, son inconstance et son aspect improvisé qui le fait stagner par moment. Le récit de Gaspar Noé est faible et redondant, ce qui donne parfois l’impression d’une exposition puérile et gratuite de relations sexuelles explicites, simulées ou non. Collant à son étiquette de mélodrame, tous les clichés d’une histoire d’amour passent dans le sillage de ce scénario plutôt conventionnel et très verbal, ce qui devient vite redondant et agaçant. Même la voix off de Murphy ne participe pas au développement de l’histoire, mais sert juste à étaler ses pensées et à faire ressortir son ego démesuré et sa détresse parfois peu convaincante.

Dans des entrevues, Gaspar Noé dit que les explosions, la mort et la violence ne sont pas des choses qui scandalisent à l’écran, mais que le désir si. Les critiques assassines et le public choqué par son impudeur et son audace dans Love en sont l’illustration parfaite. Noé ne montre pas le désir, mais bien un désir dans toute sa puissance et son amertume. Tous les reproches sont possibles sur la démarche du réalisateur. Le résultat est imparfait, provocateur, mais complètement assumé. Le scénario est chétif, l’histoire et les personnages manquent de profondeur. Par contre, on ne peut pas enlever au film de Noé de questionner les limites de la représentation du désir et de la sexualité au cinéma, en détruisant les codes de la pornographie traditionnelle. C’est aussi un pied de nez au cinéma grand public, classique et très pudique dans sa représentation du désir et de la nudité. Cela dit, le cinéma est justement intéressant et pertinent lorsqu’il éclate les conventions et questionne les normes établies. Encore plus lorsqu’il le fait avec une grande beauté visuelle.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).