Lace Crater | Harrison Atkins

Cooking Up a Tribute | Andrea Gómez, Luis González

Love & Peace | Sion Sono

The Monument Hunter | Jerónimo Rodríguez

Eva no duerme (Eva Doesn’t Sleep) | Pablo Agüerro

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Lace Crater | Harrison Atkins

Quelque part entre The Bling Ring et Elles étaient cinq, Lace Crater commence comme commencent les bons films d’horreur : tout à fait normalement. Quelques amis jeunes et branchés décident d’aller passer la fin de semaine dans une résidence familiale des Hamptons. Au menu : drogue, sexe et alcool (ne soyons pas naïfs). On assigne les chambres et la très New-yorkaise Ruth hérite de la grange (soi-disant hantée) réaménagée au goût du jour. Après quelques petites pilules, elle s’en va dormir, mais devient nerveuse en entendant du bruit. Ça y est, qu’on se dit.

Ruth murmure le traditionnel « Y’a quelqu’un? », terrorisée, quand tout à coup… Oui il y a quelqu’un, et il répond « Euh… allo? ». Le fantôme sort, il porte un costume en jute, et c’est assez loufoque comme moment. Il finit par se découvrir le visage, on ne sait pas trop s’il s’agit vraiment d’un fantôme ou non, mais qu’importe, après du smalltalk bien américain, il finit par coucher avec l’invitée. Le lendemain, Ruth se sent tout drôle. Sur le chemin du retour, elle vomit dans le jeep flambant neuf de ses amis. Les jours suivants ne sont pas mieux; il lui faut consulter. Le docteur ne suspecte rien de très grave. Ruth continue sa petite vie et tente de préserver les apparences, recluse dans son appartement. Sauf que quand elle retourne voir son médecin, il lui annonce qu’elle a attrapé une MTS. Oui-oui, une MTS de fantôme ou de cadavre, peu importe. Ses amis ont tôt fait de le découvrir, puisqu’elle se met à gerber un liquide noir (très dégueulasse) sans pouvoir s’arrêter. La honte totale. Elle s’enfuit pour aller rejoindre son fantôme bien-aimé. Fin.

Lace Crater repose sur très peu : une bande-sonore irréprochable et des personnages agaçants et maniérés mais très crédibles. J’ai beaucoup apprécié la sobriété du scénario, moi qui suis l’antithèse d’une amatrice de films d’horreur. Rien de facile dans la mesure. La caméra suggère les étourdissements de Ruth et sa perte de repères, donnant lieu à des séquences artistiques, voir psychédéliques. Le reste de la réalisation est tout à fait maîtrisé par Harrison Atkins, qui signe son premier long-métrage. Bref, les dernières années nous l’auront prouvé : pas besoin d’un budget à plusieurs zéros pour produire un film d’horreur efficace.

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Cooking Up a Tribute | Andrea Gómez, Luis González

Cooking up a Tribute n’est pas vraiment un film sur la haute cuisine. Si on regarde plus attentivement, c’est un documentaire de rock en fait. Vous avez bien lu. Le meilleur restaurant du monde, El Celler de Can Roca de Gérone, part en tournée à travers l’Amérique et décide de documenter l’entreprise, comme dans le temps. « We’re rockers, not rockstars », disait l’un des frères Roca. Oui, et bacon is the new black.

Les trois frères propriétaires d’El Celler de Can Roca décident donc, du haut de leur première position de la liste Michelin, de revenir à la base. De se renouveler, d’essayer quelque chose qu’eux seuls peuvent se permettre : quitter l’Espagne et déplacer leur restaurant dans quatre pays différents, s’arrêtant une semaine à chaque endroit. Mais pas avant d’avoir fait leur propres recherches et d’avoir élaboré un menu qui s’adapte aux différents ingrédients de la région, laissant place à l’improvisation.

C’est peut-être là la partie la plus intéressante du documentaire : on découvre les soupes à la pierre du Mexique, les 120 sortes de piments disponibles et les différents mouvements de revendication de la cuisine nationale (particulièrement forts au Pérou). Instrument de développement social, la cuisine est peu à peu réapprivoisée par les Sud-Américains qui disposent de possibilités infinies, oubliées à la faveur de la culture de la boisson gazeuse et de la friture à la chaîne. Les trois frères veulent réinviter cette cuisine traditionnelle à la table et lui donner l’attention et la finesse qu’elle mérite.

 La deuxième partie du documentaire se concentre sur l’élaboration des plats et sur l’exécution finale du projet. Les cuisiniers sont assez anonymes et même les trois frères n’ont pas grand chose d’intéressant à apporter, autre que cette nouvelle philosophie épicurienne du retour à la retour, un peu too much par moments. Au final, on a droit à une orgie de nourriture qui ferait baver n’importe quel foodie d’Instagram et… c’est cela. Un roadtrip de bouffe, disons-le comme ça. Avec un groupe de cuisiniers qui s’approprie le documentaire de tournée.

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Love & Peace | Sion Sono

Love & Peace est un film japonais, dans tout ce que la nationalité peut comporter de déjanté et de grotesque.

Nous avons ici affaire à Ryoichi, un commis de bureau coincé comme pas un. Mal à l’aise dans son uniforme, ridiculisé de toutes parts, il n’y a que sa collègue Yuko pour le prendre en pitié. Un jour, sur l’heure du midi, il achète une petite tortue dont il devient absolument fou. Il partage avec elle son quotidien, et surtout ses soirées passées à s’imaginer en rockstar. Elle l’accompagne partout, même au bureau, où on finit par la découvrir. Dans un élan de honte ou de folie, il s’en débarrasse dans les toilettes, avant de le regretter de toute son âme 30 secondes plus tard. On pourrait difficilement imaginer le jeu de Hiroki Hasegawa (Ryoichi) plus extrême en terme d’expressions faciales à ce moment.

Pikadon (bombe atomique, en japonais) la tortue se retrouve alors dans un village clandestin de jouets abandonnés sur lequel veille un vieillard attachant. Il concocte des bonbons qui font parler les jouets, mais celui qu’il donne à la tortue par erreur lui permet d’exaucer les voeux de son propriétaire, le pauvre Ryoichi. Aussitôt dit aussitôt exaucé. Du jour au lendemain, on le prend pour la vedette qu’il n’est pas. Alors que son être entier était brimé par l’autorité, agité par des rictus pas si différents de ceux de sa tortue, il se met à respirer la suffisance et l’argent.

Et le délire continue. Les Fêtes approchent, les groupies virent folles, les jouets concoctent une fugue, et le tout termine à la manière d’un Godzilla de Noël, avec Ryoichi qui s’époumone à chanter du J-pop en arrière-plan. On vous laisse deviner ce qui advient de Ryo et de Yuko.

L’histoire importe peu finalement, c’est l’animation stop-motion des jouets, l’excentricité de la proposition et l’over-the-top généralisé qui font le charme du plus récent film de Sion Sono. On sort de la salle étourdi par les couleurs, le sourire au lèvres, amusé par cette comédie qui diverge des codes habituels. À visionner sur Ciné-cadeau dans un futur proche?

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The Monument Hunter | Jerónimo Rodríguez

Jerónimo Rodríguez est le voisin qui s’invite pour un café alors qu’il venait seulement vous rendre votre matériel de camping. Celui qui en profite pour sortir son téléphone et, sournois comme il est, prétendre que ses photos de vacances à Cape Cod vous intéressent. Celui qui déblatère sans savoir s’arrêter, s’attardant sur des détails qui ne sont importants que pour lui. Celui dont l’histoire n’a jamais vraiment de fin.

Dans The Monument Hunter (Rastreador de estatuas), Jorge, l’alter ego de Jerónimo Rodríguez, part à la recherche d’un buste d’Edgar Moniz (prix Nobel de médecine, 1949) dont il se rappelle vaguement, entrevu lors d’une promenade dominicale de son enfance en compagnie de son père. Mais son père est mort, et la mémoire est bien imprécise parfois. Jorge s’attèle donc à la tâche de retrouver ladite statue à Santiago, au Chili. C’est l’occasion pour lui de monologuer sur des détails qui forment un tout pour, lui, à condition de forcer la main aux coïncidences (maintenant que j’y pense, pas tout à fait étranger à un Pomme X d’Éric Plamondon). D’une voix morne et monotone, il parvient à relier Moniz à Pouchkin, au duel entre Allende et et Rettug, à Ruiz (cinéaste) et à Savori (joueur de foot). Entre autres. Un buste qu’il déniche à Lisbonne, finalement assez anonyme, sert de queue de poisson à ce film-diapositive qu’on croirait tourné sur iPhone.

Le tout s’apparente à une recherche Wikipédia qui n’a pas de fin, où l’on s’enfonce à mesure que l’on s’efforce de comprendre le spectre de notre question à coup de nouveaux onglets. Le court métrage aurait été beaucoup plus approprié pour cet exercice de style qui traîne en longueur.

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Eva no duerme (Eva Doesn’t Sleep) | Pablo Agüerro

Eva Duarte Perón, femme du président argentin Juan Perón, meurt des suites d’un cancer à l’âge très chrétien de 33 ans. Eva no duerme raconte les pérégrinations de son cadavre adulé, des efforts du général putschiste Aramburu pour s’en débarrasser (sans pourtant se résigner à l’éliminer), à l’obsession des politico-militaires Montoneros pour le retrouver jusqu’à sa destination finale, le cimetière de la Recoleta à Buenos Aires.

Loin de s’en tenir à la version officielle, Pablo Agüerro signe un scénario où les dialogues ont la belle part, fait rarissime dans les fictions historiques. Dans une séquence géniale, l’embaumeur du corps encore tiède d’Évita décrit son visage dans le moindre détail, établissant un lien entre ses muscles maxilo-faciaux et son passé tourmenté.

Mais s’agit-il vraiment d’une fiction historique? Personne ne sait vraiment ce qui est advenu de la dépouille d’Evita, personnage aux proportions mythiques pour les Argentins. Cela explique peut-être la liberté qu’Aguërro s’accorde pour proposer un film à la frontière de la réalité, empruntant quelques plans séquences grandioses à Tarantino et se servant de la lumière pour exagérer les traits et les expressions des protagonistes. On dit de certains films qu’ils sont romancés, on pourrait dire d’Eva no duerme qu’il a été cinématographié.

Eva no duerme ne choquera pas le spectateur étranger. L’Argentin lui, se retrouvera devant un film qui traite du « chef spirituelle de sa nation », tout en évitant de se positionner sur des enjeux plus politiques. Le réalisateur se sert plutôt d’elle pour démontrer l’aura qui en émane, même après sa mort. Des millions de personnes convergent à Buenos Aires pour la veiller. Au cours d’un huis-clos dans un camion de l’armée, deux militaires se saoulent en prenant appui sur son cercueil. Les révolutionnaires de ’76 sont obsédés par l’emplacement de son cadavre. Bien plus qu’un corps, Evita est un mythe.

Entre images d’archives admirablement bien montées (le noir et blanc sert l’histoire bien mieux que n’importe quelle recréation) et un scénario qui s’enchaîne sans temps mort, on se laisse croire que les événements se sont bels et bien produits ainsi.

Si Evita ne dort pas, c’est peut-être parce que les Argentins se plaisent à ranimer son souvenir à intervalles réguliers (voir Evita, une comédie musicale (!) américaine à son sujet, sorti en 1996).

 

Nora T. Lamontagne