Legaragiste

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Tout comme certaines victimes d’intimidation, il y a de ces films qui font tellement pitié qu’ils désamorcent chez leurs tortionnaires quelconque propension à la violence. Le plaisir d’assommer s’effrite, s’amenuise. Ne reste alors qu’un face à face gênant révélant le sadisme injustifié de l’un et la condition inhérente de souffre-douleur de l’autre.

Comment aborder un film comme Le garagiste? Un film que j’aurais aimé voir – et voilà une première – sur le plus petit écran possible. Projeté sur un dé à coudre, le premier long métrage de Renée Beaulieu (scénariste du Ring d’Anaïs Barbeau-Lavalette) aurait l’air mieux joué, moins laissé à l’abandon. Mais à qui servirait un déboulonnage sauvage du film, sinon au critique en mal de sensations fortes en ces temps d’à-plat-ventrisme où chaque commentaire négatif est susurré du bout des lèvres? Reste la sacro-sainte critique constructive, qui ne sert habituellement qu’à calmer les scrupules de celui qui l’écrit, ou l’indifférence, mais difficile de se résoudre à l’une ou à l’autre.

Faut dire qu’une bonne partie de la critique, fidèle à son habitude dans ces cas éthiquement épineux, se tient à carreau, demeure polie, recense les plus (les décors du Bas-Saint-Laurent, Normand D’Amour dans le rôle principal) et les moins (scénario bancal, réalisation à la va-comme-je-te-pousse) avec une minutie de comptable.

N’est pas dit que le récit (un garagiste en attente d’une greffe rénale perd graduellement goût à la vie) verse dans le ridicule plus souvent qu’à son tour, comme au moment où le nouvel employé du garage, qui est peut-être le fils d’Adrien, accepte une voiture donnée par celui-ci comme une moitié de sandwich aux œufs de dépanneur, pour ensuite la vendre au plus offrant comme ça, sans raison précise. Durant les 87 minutes du film, beaucoup de temps est passé à regarder vers l’hors-champ à la recherche d’un peu de sens. Les décors naturels de Trois-Pistoles et ses environs n’y ont qu’une fonction introspective. Leur tâche est de calfeutrer les nombreux silences avec de la gravitas. Les personnages restent des idées flous, insaisissables. Quelque chose cloche lorsqu’on a l’impression de plus en savoir sur la mécanique que le garagiste éponyme du film… sans même avoir son permis de conduire. Même chez une débutante cela ne passerait pas, alors imaginez quand on apprend que Renée Beaulieu enseigne la scénarisation à l’Université de Montréal.

N’est pas dit non plus que Beaulieu manie l’art de l’ellipse avec une approximation aberrante; chaque coupe semble avoir été effectuée avec une machette émoussée, laissant ça et là des retailles de scènes du même film, mais provenant de dimensions parallèles. Ou que la caméra est constamment dans le chemin de l’action, gigote autour des acteurs, les mettant au défi de ne pas la regarder dans sa lentille.

Le garagiste est le type de film qui remet en question le travail même de critique de cinéma. Varger dessus reviendrait à choisir comme tête de Turc l’enfant le plus faible de sa classe. Le sadisme à ses limites.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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