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Le spectateur entre dans un film de Naomi Kawase comme dans un temple par un bel après-midi ensoleillé, avec une solennité joyeuse, les sens reposés, mais aux aguets. L’expérience d’An sur grand écran, présenté en ouverture de la section Un certain regard à Cannes cette année, ne déroge pas à cette tendance, pour peu que le spectateur fasse fi de quelques mièvreries de fin de parcours.

Tout comme la confection des petites crêpes spongieuses appelées dorayakis, il y a quelque chose d’à la fois simple et minutieux dans le travail qu’effectue ici Kawase.  Sentaro (Masatoshi Nagase), tenancier d’une cantine aux quelques clients épars, sert ces dorayakis, qui sont nappés d’une pâte sucrée aux fèves rouges. La pâte éponyme n’emballe guère les clients, encore moins la vieille Tokue (Kirin Kiki), qui découvrira rapidement que le produit est achetée en vrac par Sentaro. Après avoir offert ses services afin de remédier à ce crime culinaire, Tokue permet au boui-boui de profiter d’une popularité inespérée, du moins jusqu’à l’ébruitement de sa condition physique particulière.

Il y a dans An des traces de Tampopo de Juzo Itami ou de Poetry de Lee Chang-dong. Une monstration humoristique des efforts herculéens auxquels sont prêts à se soumettre les cuisiniers les plus obstinés côtoie une approche plus poétique, axée sur la quête d’un indicible que l’observation de la nature encourage. Le résultat final demeure comestible malgré sa haute teneur en sucre, et ce même si quelques lieux communs, qui ne gênent pas tant qu’ils déconcentrent, ramènent constamment à la construction narrative. Il est regrettable qu’un si joli mélodrame se rabatte dans son dernier tiers sur des formules éculées (les dernières confessions enregistrées, la sagesse inévitable des handicapés). Et comment se débarrasser de cette impression que Tokue n’est là que pour amener Sentaro à apprécier la vie à nouveau? Pourtant, en évoquant en filigrane le traitement par le Japon  de certains de ses malades au cours du XXe siècle, Kawase inscrit son film dans le concret et lui confère un équilibre qui lui permettra peut-être de résister à ses critiques les plus acerbes.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.