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L’éclectique réalisateur manitobain Guy Maddin et son coréalisateur Evan Johnson proposent aux spectatrices et spectateurs aventureux une expérience cinématographique captivante. Leur film, qui clôt le Festival du Nouveau Cinéma, constitue un exercice de style enlevant. Résumer l’histoire s’avère ardu, puisque la narration procède par digressions et anecdotes qui adoptent la forme de récits enchâssés, tels des matriochkas. Proposant des allers-retours d’une couche narrative à une autre, le récit, on ne peut plus dynamique, se renouvelle continuellement. Si tout commence avec Louis Negin, l’acteur fétiche de Maddin – qui explique comment prendre un bain – on passe rapidement à une scène dans un sous-marin, puis dans une grotte exotique où Roy Dupuis, en bûcheron courageux, tente de libérer une belle captive. On s’enfonce ainsi profondément dans ces histoires qui n’ont, au final, que peu de lien entre elles, en se demandant où diable cela va-t-il bien nous mener. On n’a qu’à penser à cette moustache qui raconte ses souvenirs, ou encore aux rêves d’un volcan. Tout devient prétexte à amorcer une nouvelle histoire.

Outre la narration éclatée, la mise en scène fascine par ses nombreuses références au cinéma des premiers temps. Plans de caméra flous, superpositions, intertitres, effets optiques : la magie du cinéma muet et ses techniques revivent. Mais elles sont remixées, dans un amalgame post-moderne qui les rend résolument contemporaines. On y décèle une certaine nostalgie, qui se retrouve dans les costumes, mais également dans la musique et les décors : un wagon, un boudoir, un cabaret… Souvent réduits à leur plus simple expression (une image projetée sur une toile devant laquelle évoluent les comédiens), l’effet n’en est pas pour le moins convaincant. D’ailleurs, une bonne partie du film a été tournée à Montréal, dans les locaux du Centre Phi, ce qui explique partiellement la présence de nombreux acteurs d’ici. La direction artistique et la direction photo combinées produisent, avec peu de moyens, des effets de style saisissants, tantôt expressionnistes, tantôt impressionnistes. À de nombreux moments, des cartons présentent les dialogues ou une mise en contexte comme à l’époque du cinéma muet. Les mots choisis, dans la version française, ne manquent pas de poésie et d’humour. On doit d’ailleurs mentionner l’art du titre omniprésent qui, par le choix des polices et des effets de mouvement, renforce les liens avec le cinéma classique en jouant avec les codes graphiques.

Voilà un bel exemple de cinéma « brut », où les sensations pures sont plus importantes que la compréhension d’un récit quelconque. Ce n’est pas un cinéma cérébral, mais tout ce qu’il y a de plus ludique, foisonnant de références et de procédés hautement appréciables. Chaque fois qu’un nouveau personnage fait son entrée – et il y en a pléthore – le nom du comédien apparaît sous le nom du personnage biscornu qu’il incarne. Ce faisant, le film constitue une sorte de générique d’ouverture continuel, qui rompt avec l’immersion dans la fiction et qui mise sur les incessants caméos pour dynamiser le récit. Plutôt que de plonger dans l’histoire d’un médecin tourmenté et de sa patiente aux os cassés, par exemple, le film fait un pastiche et contourne tout à la fois les règles du cinéma narratif classique qui visent l’immersion du spectateur. Ainsi, on affiche constamment le dispositif, en mettant l’emphase sur le fait qu’il s’agit de Paul Ahmarani et Caroline Dhavernas qui jouent brièvement une scène improbable. Toutes ces micro-histoires hautement stylisées procurent, il faut l’admettre, beaucoup de plaisir. On se rapproche du film à sketches, ou plutôt d’une anthologie, qui pourrait constituer une sorte de critique de la capacité de concentration des spectateurs d’aujourd’hui, qui vivent à un rythme effréné et qui n’hésitent pas à changer de chaine lorsque l’émission qu’ils regardent les lasse. On préfère de multiples amorces de films à l’immersion lente et profonde dans une seule œuvre cinématographique. Or, ici, le tout et les parties forment une composition organique singulière. Le seul reproche qu’on puisse faire au film est que le procédé qu’il met en œuvre peut devenir redondant à la longue, provoquant ainsi un effritement progressif de l’effet de nouveauté. Cela dit, on évite tout de même le piétinement de la narration en revenant ponctuellement aux récits enchâssants, qui progressent vers un but. Absurde, certes, mais un but tout de même. En somme, The Forbidden Room est un exemple éloquent que parfois, c’est le voyage et non la destination qui compte.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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