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Arnaud Desplechin est un artiste méconnu. Il est également l’un des plus grands cinéastes œuvrant aujourd’hui. En tant que tel, il sait fort bien s’accommoder de ses propres contradictions. Son penchant pour l’aspérité et la fragmentation n’altère en rien l’intérêt qu’évoquent ses histoires. Son curieux métissage des genres et des styles ne l’empêche pas de produire des œuvres totalisantes. Le caractère personnel de ses films est directement proportionnel à leur transcendance. Malgré un talent inouï de conteur, sa poésie demeure intacte. De tous les paradoxes, Desplechin ressort triomphant, génial et, par-dessous tout, unique.

À l’occasion de son dernier film, Trois souvenirs de ma jeunesse, Desplechin nous fait circuler librement dans les chambres les plus pittoresques de son âme – ou plutôt celle de son alter-ego fictif, Paul Dédalus. Homonyme et héritier du célèbre personnage de James Joyce, Dédalus est récurrent dans les films de Desplechin. D’abord présenté comme un thésard névrosé (sous les traits du complice de toujours, Mathieu Amalric) dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), puis comme adolescent timoré dans Un conte de Noël, nous le retrouvons à présent au mitan de sa vie. Vivant au Tadjikistan depuis plusieurs années, Dédalus est cueilli à son retour en France pour y être interrogé, histoire d’éclaircir une affaire de fausse identité. L’interrogatoire qui s’en suit sert de bougie d’allumage à une envolée dans les méandres du souvenir.

Son premier détour dans l’ancienne maison familiale lui rappelle une mère terrorisante et un père tendre, mais complaisant. Il a également de douces pensées pour une grand-tante chez qui il trouvait allègement. Le souffle de la réminiscence le transporte vers la puberté; lui revient d’abord en mémoire un voyage d’école en Biélorussie, où il consentît à refiler son identité à un adolescent russe. Il s’éternise ensuite de nostalgie à Roubaix, lieu d’une adolescence saturée de mélodrames et d’hilarités. La mémoire lui revient jusqu’à ses études supérieures à Paris, où la rencontre d’une professeure d’anthropologie lui offrît une figure maternelle de substitution. Le sel de sa jeunesse demeure toutefois Esther, grand amour de sa vie, qui traçât une marque indélébile sur son cœur.

Aucune réserve dans le lyrisme pour ce film truffé d’allers-retours dans le temps, de fantômes du passé et de rêves éveillés! Toute cette garniture sert le propos de Trois souvenirs de ma jeunesse, qui est un véritable panthéon à la force du souvenir, un hommage fervent à ce que l’homme a de plus précieux en lui : les Arcadies de son passé. Les souvenirs ne sont rien avant d’avoir traversé le prisme du cœur, nous dit Desplechin. Le passage de l’adolescence n’a aucune saveur sans la perte de l’innocence. L’amour ne vaut pas la peine d’être vécu autrement qu’absolument. Le film explore ainsi la subjectivité à nul autre pareil, et ce, sans aucune trace d’anecdotisme. La compétence dans la démarche est telle qu’une fois tombés au sol, les fruits de l’œuvre ont une agréable résonance d’authenticité.

La plus grande force du film renvoie toutefois au sentiment d’affection qu’il installe en nous – d’abord pour Paul Dédalus et, ensuite, pour chaque fibre du monde qui l’entoure. À travers la lentille de Desplechin, nous entrevoyons un monde plus grand que nature. Il s’agit d’un univers séduisant non seulement parce qu’il a la qualité d’être différent du nôtre, mais également parce qu’il abrite des individus plus beaux que quiconque marche sur notre terre, des romances abondamment plus lumineuses, des mélodies si puissantes qu’elles réveillent l’enfance des plus compassés d’entre nous. Sous l’œil sensible du cinéaste, le plus tragique des destins apparaît enviable, et le pire des défauts, incontestablement digne.

L’affection prend racine en nous et, quand le rideau tombe, nous pénètre douloureusement tel un coup de poignard – une amitié trahie, un chagrin d’amour, un manque incessant… le nôtre, celui de Paul Dédalus. Nous voyons le monde à travers ses yeux, et nous espérons surtout qu’il ne voie jamais le monde à travers les nôtres.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.

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