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4 etoiles

La banlieue au cinéma est parfois le terreau d’une inquiétante étrangeté, tranchant avec l’image qu’elle a d’elle-même. Cette tendance n’échappe pas aux films québécois, ceux-ci flirtant moins avec l’horreur, genre dont nos voisins du sud sont les maîtres consacrés, qu’avec le drame psychologique et la comédie aigre-douce (Jo pour Jonathan, le court métrage L’éclat du jourTu dors Nicole). Sous sa sécurité apparente, malgré l’aseptisation et l’aplanissement de son environnement, la banlieue fait gronder chez certains de ses membres les tambours d’une animalité réprimée, macérant dans son jus, capable du pire.

Les démons, première incursion dans la fiction pour Philippe Lesage (Ce cœur qui batLaylou), constitue une apothéose des questionnements propres à ce genre périphérique, resserrant son étau filmique autour de Félix, gamin d’une dizaine d’années on ne peut plus banal, si ce n’est de sa sensibilité et de sa curiosité parfois bovine, parfois vive, pour tout ce qui l’entoure. Il y a sa prof d’éducation physique, madone sexuée portant la culotte courte, qui fait battre son cœur, sinon ses parents qui ne s’aiment plus, c’est évident, mais qui restent ensemble pour maintenir le tissu familial, puis un désaxé qui arpente le quartier, enlève et tue des enfants. Cette étude par un esprit vierge d’une banalité transfigurée passe par de longs plans, parfois subjectifs, osant tant le travelling que le zoom. La mise en scène rapporte au cinéma d’horreur; on trouve des échos à ces codes jusque dans l’affiche du film (qui pourrait être celle d’un remake du Village des damnés), mais manquent l’allégorie et l’élément fantastique, comme un trou gênant au milieu d’un tableau dont on reconnaît les contours. La tangibilité du film, servie par l’œil documentaire de Lesage, met à mal les attentes, surprend, dérange. Il y a bien un tueur en série ceinturant l’intrigue, mais c’est sa banalité qui effraiera, pas la taille de sa machette. Même l’infection virale, métaphorisé à outrance dans une pléthore de slashers aux qualités variables, est présente lors d’une scène poignante où Félix annonce à sa grande sœur qu’il croit avoir contracté le sida après avoir caressé un camarade de classe.

Mais Les démons n’est pas un bête exercice de style. Lesage trafique ou dénature les référents cinématographiques afin de leurrer son spectateur. Le processus en est un de simplification, d’effeuillage. Au final, ce qui importe, c’est de montrer avec subtilité les spasmes qui remuent Félix alors qu’il entre dans l’adolescence, sans surdramatiser, comme si le garçon rêvait de tout ça les yeux grands ouverts. À cet effet, le tueur apparaît presque comme un fantasme, double projeté d’un Félix qui ne serait jamais revenu de son enfance, appartenant à une réalité parallèle. Ces idées originales appliquées à un thème maintes fois abordé dans notre cinéma apparaissent rafraîchissantes et permettent de mettre en Lesage beaucoup d’espoir pour ce qui est de la suite de son travail. Avec Nouvelles, Nouvelles et Félix et Meira plus tôt cette année, l’honneur est sauf pour notre cinéma en 2015.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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