Philipe Falardeau est un de ces trop rares cinéastes qui parviennent à faire de bons films populaires, et ce, dans les deux sens du terme. Ses films sont à la fois très accessibles et nous permettent d’interroger l’espace sociopolitique québécois sous différentes coutures : le chômage dans La moitié gauche du frigo, l’éducation et l’immigration dans Monsieur Lazhar, l’image de la famille dans le contexte du Québec des années 60 dans C’est pas moi je le jure!

Les différents espaces politiques qu’on nous fait visiter à travers les voyages du député indépendant Steve Guibord donnent au film un style qui rappelle tantôt After Hour de Scorsese avec la grande accumulation d’impedimenta qui affligent le personnage de Patrick Huard, tantôt la comédie à l’italienne et son style burlesque avec ses situations incongrues. C’est que le député Guibord a un vaste territoire à couvrir. Son comté est grand comme la Belgique, bien qu’il ne compte que trois villes à des centaines de kilomètres les unes des autres. Il a beaucoup à parcourir et rencontrera plusieurs obstacles en chemin; quand ce ne sont pas les autochtones qui bloquent la route, ce sont les camionneurs pour protester contre lesdits blocages.

Si Patrick Huard est l’acteur principal du film et bien qu’il soit presque toujours présent à l’image, il n’est que ponctuellement le centre d’intérêt. C’est le politique qui est à l’avant plan et le cinéaste, par l’entremise médiatrice de Guibord, qui a une question à poser à ses proches et aux habitants de son comté (doit-on partir en guerre?), fait prendre place différents intervenants qui sont à même de démontrer qu’un espace politique est d’abord un espace d’opinions divergentes qui doivent tenter de s’accorder, bien que certains seront déçus.

À l’instar des cinémas de Mario Monicelli (I compagni) et Elio Petri (La classe ouvrière va au paradis), celui de Falardeau construit différents espaces communautaires et parvient à bien cerner toutes leurs complexités tout en rendant ses sujets de façons très humaines sous la forme d’un discours qui ne se veut pas trop théorique ou académique. Le populaire qui se reflète par un  bon potentiel de vente se joint à un sujet qui interpelle le peuple puisqu’il peut s’y trouver. Ici il n’est pas question de suivre des fortunés docteurs ou banquiers reconvertis en politiciens, mais d’un gars normal qui sera toutefois passé à deux doigts d’avoir une vie extraordinaire en devenant un joueur de hockey professionnel. Sa peur de l’avion aura toutefois eu raison de son rêve et Guibord sera donc en position de citoyen lambda qui aura eu l’occasion d’être confronté à lui-même lors de sa décision déchirante de laisser son aviophobie décider de son destin.

Les conflits politiques prennent d’abord place dans le foyer familial où Steve est pris entre sa femme proguerre et sa fille pacifiste. Refusant de prendre une décision par lui-même, il décidera d’opter pour des consultations publiques pour inclure sa population dans le débat. Les discussions escomptées avec les citoyens de sa ville tourneront assez rapidement en queues de poisson alors que la question ne les intéresse guère au départ puis prend un autre tournant lorsque le maire laisse planer l’idée que la guerre pourrait engendrer des emplois dans la région grâce à une manipulation du Parti Conservateur. Il se dirigera ensuite dans la deuxième ville, où des pacifistes venus d’ailleurs tenteront d’influencer la population. La troisième ville, il ne parviendra pas à y mettre les pieds (pour ceux qui partiront dès le début du générique de fin), mais aura plusieurs discussions téléphoniques avec sa mairesse, interprétée par l’explosive Micheline Lanctôt.

On pourrait qualifier le film de comédie à la québécoise pour faire un autre clin d’œil à l’œuvre de Monicelli de par le niveau d’autodérision qu’il présente face à notre système politique sans afficher trop de cynisme. Le « Votez du bon Guibord » sur les affiches électorales de Guibord et dans la promo du film nous rappellera notamment quelques slogans douteux de campagnes électorales et il sera difficile de ne pas penser à diverses situations absurdes vécues au courant des dernières années sur la sphère politique québécoise en voyant ce film. Philippe Falardeau, toujours égal à lui-même, nous livre une œuvre très amusante et cathartique qui nous permet de pousser la réflexion sur les différents mécanismes de la politique moderne et sur la façon que nous avons de nous voir en tant que société et d’explorer nos possibles. Nous pourrons y voir une invitation pour le peuple québécois à prendre l’avion et ainsi accepter son extraordinaire potentiel. Alors, « on se donne le go » et on va voir Guibord s’en va en guerre en salles dès le deux octobre au Québec!

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