Après un divorce avec sa femme Simin (elle veut quitter le pays avec leur fille, il veut rester pour s’occuper de son père atteint d’Alzheimer), Nader engage une femme, Razieh, comme aide soignante. Accompagnée de sa jeune fille Samayeh, Razieh ira donc s’occuper chaque jour du père de Nader pendant que ce dernier est au travail. Devant s’absenter un après-midi avec sa fille, Razieh attache le vieil homme à son lit et le laisse seul. Rentrant plus tôt ce jour-là avec sa fille, Nader découvre son père inconscient sur le sol, le poignet toujours attaché à la tête de son lit. Lorsque Razieh revient, un échange violent a lieu. En la renvoyant, Nader pousse Razieh dans la cage d’escalier de son appartement. Elle fait une chute. Razieh et son mari intenteront un procès à Nader : Razieh était enceinte et sa chute, selon l’accusation, serait la cause d’une fausse couche.

C’est le conflit entre modernité et tradition que le réalisateur d’Une séparation Asghar Farhadi observe en position de juge des deux partis. Et comme pour celui dans le film, qui doit trancher entre deux maux de bloc, la tâche est compliquée. Dans ses convictions, chacun a ses raisons, et comme il l’a été si bien écrit ailleurs, tout le film est savamment construit autour d’un hors champ. Razieh a-t-elle été poussée dans les marches, a-t-elle glissé? Dans les deux cas, est-ce la cause de sa fausse couche? Nader ment-il pour sauver sa peau? C’est ce que soupçonne sa jeune fille, lors de scènes parmi les plus touchantes du film. Razieh et son mari proviennent visiblement d’une frange plus pauvre et religieuse et cette idée d’agir toujours en fonction de ce qui est permis et proscrit par leurs croyances sert de juste contrepoids aux valeurs morales très flexibles de Nader. Quoique. Tous ont leurs raisons de mentir, la première étant de sauver sa peau et celle de ses proches. Les grands principes des deux côtés sont des prétextes, des béquilles dont on se débarrasse assez aisément lorsqu’elles ne sont plus nécessaires.

Voici un rare cas où les sous-titres ont empêché la concentration sur la mise en scène à proprement parler. Ça parle, beaucoup. Tout le temps. Mais c’est fascinant, et les acteurs sont tous magnifiques, à commencer par Shahab Hosseyni dans le rôle d’Hodjat, le mari de Razieh, chômeur récemment licencié, le plus religieux du lot, colérique, violent, potentiel vengeur. Est passé moins de temps à tenter de le comprendre, mais ça se fait quand même, parce que l’acteur derrière est très grand, tout comme ce film qui part du particulier pour atteindre assez directement l’universel, du genre qu’il serait aussi intéressant s’il avait été tourné à Saint-Agapit.

Malgré les bonnes intentions et sentiments de Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, il était difficile de faire compétition à ce film parfait dans son exécution lors de la dernière cérémonie des Oscars. En disséquant sans artifice ce qui constitue les germes de l’intolérance à même nos valeurs de bonté et de compassion, Une séparation se révèle fascinant, surtout venant de l’Iran, toujours en proie malheureusement aux jugements les plus imbéciles et irrationnels.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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