L’insistance de certains cinéphiles d’allégeance « auteuriste » à rechigner toute production d’ascendance américaine inspire la perplexité. Il faut toutefois reconnaître que sans ces porte-étendards de la consommation culturelle responsable, nous serions dépourvus des réflexes nécessaires à l’appréciation du vrai cinéma; à savoir, les productions étrangères, à faible budget (qui a dit que l’argent était un facteur pour produire un bon film?) et résolument obscures au grand public. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’un un film remplit ces conditions et ne parvient pas à s’élever au-delà de la quelconquitude? Le cas inverse m’apparaît encore plus révélateur de la malhonnêteté intellectuelle propre à cette position. Qu’arrive-t-il lorsqu’un film ne remplit aucune de ces conditions et fonctionne tout de même? Silence radio.

Il y a quelque temps, j’ai eu le bon réflexe de visionner Journal d’un vieil homme. Mon admiration pour Bernard Émond – un créateur qui, à mon avis, est l’un des derniers remparts séparant notre cinéma actuel du néant – me suffisait pour aller voir ce film. Bien mal m’en pris, mon enthousiasme sincère n’a pas suffi à m’aveugler. J’ai découvert un film incapable de remplir ses promesses de haut vol, recherchant l’élévation dans l’anecdotique et le banal, mettant en scène des personnages désespérément communs et avançant (ou plutôt, n’avançant pas) dans un récit sans esprit. L’insignifiance de ce film tant anticipé semble toutefois évocatrice d’un mal beaucoup plus grave : celui qui amène cinéastes et cinéphiles à fonder l’évaluation d’un film sur la simple présence des paramètres du cinéma d’auteur. Par esprit de rébellion, sans doute, j’ai plutôt élu comme objet de réflexion une superproduction hollywoodienne : Mission: Impossible – Rogue Nation. Ô sacrilège!

Ethan Hunt (Tom Cruise) est un vétéran de l’équipe Mission : Impossible, unité satellite de la CIA dont la fonction est d’accomplir les tâches d’espionnage les plus hasardeuses. Alors que l’intégrité de l’agence est menacée par une enquête interne, Hunt entreprend clandestinement la traque du Syndicat (Rogue Nation), un ordre secret dont les troupes d’élite sont responsables d’une série de catastrophes planétaires. Le Syndicat est composé d’espions supposément disparus ou désavoués, doté de fonds quasi-illimités et voué à l’établissement d’un nouvel ordre mondial. Ses coéquipiers maintenant sous surveillance et réaffectés à des postes bureaucratiques, Hunt est contraint à développer une alliance incertaine avec Ilsa Faust (Rebecca Ferguson), une agente du Syndicat aux motivations ambiguës et aux allégeances imprévisibles.

Mission: Impossible – Rogue Nation repose avant tout sur un scénario futé, aux coutures quasi-invisibles. Le produit est rehaussé par une performance intrigante de Rebecca Ferguson, dont le personnage réserve son lot de renversements. Voici un film qui, sans toucher au grand art (le dépit ne m’a tout de même pas conduit à la pure folie), parvient à plusieurs choses. Notamment, il raconte une histoire suscitant un intérêt soutenu. C’est bien peu demander, certes, mais la même fleur ne saurait être lancée à la plupart des films prétendant à la « profondeur »; un horizon qui plonge parfois ces derniers au plus « profond » de l’abysse.

Je sens toutefois qu’à ce stade-ci, ma critique évoque chez les fins lecteurs une réaction mitoyenne entre la perplexité et la moquerie. Peut-être les plus sceptiques d’entre vous cherchent-ils les traces du sarcasme? Afin de dissiper les doutes quant à la sincérité de mon propos, je consacrerai la suite et la fin de ce texte à expliciter ma pensée.

« Un bon film doit avoir de la profondeur ». Les enjeux du film – la paix mondiale, l’intégrité d’une agence secrète – relèvent du lieu commun du cinéma de divertissement. Ces éléments, combinés à l’invraisemblance évidente de l’intrigue, peut suffire à une accusation de « manque de profondeur »; une charge à laquelle je souscris volontiers. Au lieu de jeter le film dans la benne aux superproductions auxquelles mon altitude m’empêche d’être sensible, j’aimerais porter à l’attention générale quelques idées.

Le récit de Mission: Impossible – Rogue Nation avance à un rythme effréné, s’appuyant sur les revirements de situation et les sensations fortes pour séduire son auditoire. Le mot-clé ici est séduire. Comment être disposé à apprécier la « profondeur » d’une œuvre sans être initialement charmé au-delà d’une curiosité nonchalante? Force est d’admettre que malgré tous ses défauts, le film met en place les ressorts nécessaires afin d’évoquer des réactions qui ont leur importance au cinéma : le sentiment d’urgence, l’attrait de l’aventure, l’attachement à certains personnages. Pour un public de bonne foi, ces qualités relèvent non pas du spectacle, mais de l’art de raconter des histoires. Inversement, les salles de cinéma abondent de films prétendant à la « profondeur » qui ont le poids dramatique d’une carte postale. Pour la plupart, ces productions expirent, croulant sous leur banalité.

Poursuivre la « profondeur » comme fin en soi – surtout par la voie du réalisme – est une activité aussi féconde que celle de chercher de l’eau en plein désert. Mais là n’est pas nécessairement le pire des crimes. Privilégier la « profondeur » au détriment de la narration relève non pas du cinéma, mais bien de l’essai philosophique en manque de finesse.

« Un bon film doit mettre en scène des personnages multidimensionnels ». La progression de Mission: Impossible – Rogue Nation est guidée par l’action pure. De fait, le peu d’espace narratif laissé aux personnages est remarquable. Qu’on me permette toutefois une observation supplémentaire. Très souvent, une réaction de franche stupéfaction m’envahit lorsque j’entends un cinéphile s’outrer du manque de complexité des personnages d’un film. Cette lamentation ne m’apparaît pas étrangère à celle d’un énorme chat domestique se plaignant le ventre plein. Le cinéma actuel regorge de personnages dénudés, dont les moindres verrues rutilent sous les projecteurs du réalisme. Ces êtres sont complexes, multidimensionnels, humains, terriblement anecdotiques et dépourvus de tout intérêt. Si Hollywood propose des personnages minces, l’honnêteté nous amène à considérer Cannes comme un tremplin à personnages dont l’insipidité est telle qu’on ne trouverait même pas cause à consacrer à ces individus une chronique dans un magazine grivois.

Quoi qu’il en soit, nous avons manifestement perdu l’intuition nous permettant de distinguer un cas clinique d’un personnage vivant, un type dont les motivations s’accordent à une narration astucieuse. Il m’apparaît qu’Ethan Hunt fait partie de la seconde catégorie.

« Un bon film doit faire réfléchir ». Je n’estime pas troubler les particules élémentaires en affirmant que l’élévation des masses ne fait pas partie de l’agenda de Mission: Impossible – Rogue Nation. À défaut de régler la question de l’identité de genre ou d’offrir un remède contre la paranoïa ethnique, le film séduit et engage. Il se trouve que de susciter un intérêt spontané et soutenu est l’une des visées originelles de la narration. Certains ont le discernement hors du commun de la célébrer chez Racine et Stevenson, et de la mépriser au cinéma.

Pourquoi tant de cinéphiles placent-ils dans le cinéma toute leur aspiration d’élévation intellectuelle? Le succès d’un film tel que Mission: Impossible – Rogue Nation – et l’échec, à mon sens, de Journal d’un vieil homme – démontre qu’une rencontre entre l’art et la philosophie n’engendre pas nécessairement une œuvre d’exception… surtout lorsqu’il s’agit d’un rendez-vous manqué. Et Dieu garde le cinéaste qui chercherait à mettre le premier au service du second.

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Au mieux, la distinction que plusieurs insistent à faire entre le cinéma populaire et le cinéma d’auteur brouille notre jugement. Au pis, elle nous amène – par un processus tout à fait malsain – à nous méfier des précieuses inclinaisons de notre cœur. Mission: Impossible – Rogue Nation est un film imparfait, mais son existence me persuade que le désir de raconter des histoires est toujours vivant. Parmi toutes ces divagations, une vérité demeure : en aucun cas devrait-on, en tant que public, accepter une œuvre médiocre.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.