Magnats dont les champs de compétence se sont étendus jusqu’à recouvrir la totalité de la culture populaire américaine, Dr. Dre et Ice Cube sont porteurs d’une fibre mégalomane certaine. Forts d’un succès qui ne s’est jamais démenti après plus de vingt ans, que leur restait-il à faire sinon réécrire leur propre histoire en produisant Straight Outta Compton, biopic monstre retraçant la naissance et la mort de N.W.A, groupe de gangsta rap populaire et controversé dont-ils furent les membres fondateurs en 1986 avec Arabian Prince et Eazy-E? S’assurant les services d’un vieil ami et collaborateur, F. Gary Gray (Friday, écrit et mettant en vedette Cube, The Negotiator), le duo pousse sa version révisionniste des faits avec passion et naïveté, relatant les tumultes qui ont agité la carrière et la vie personnelle de ces Niggaz wit’ Attitude. Comme pur morceau de bravoure cinématographique grand public, les Américains n’ont encore rien fait de mieux cette année.

Compton, Californie. Andre (Dre – Corey Hawkins) a le nez dans les disques et gagne un peu d’argent comme DJ. O’Shea (Cube, interprété par son fils O’Shea Jackson, Jr.) a plutôt le sien planté dans ses cahiers de notes, où il aligne des vers sur ce qui l’entoure, témoin d’une violence irraisonnée. Financée par l’argent de leur ami revendeur de drogue Eric (Eazy – Jason Mitchell), la modeste maison de disques Ruthless accueillera les premières galettes de leur nouveau groupe N.W.A, jusqu’à ce leur popularité bourgeonnante pique la curiosité de l’imprésario Jerry Heller (Paul Giammati), qui s’empressera de les signer sur une maison majeure, ce qui leur permettra d’enregistrer Straight Outta Compton, album rêche traitant de la vie dans les ghettos paru en 1988 et aujourd’hui devenu un classique.

Tout concourt dans Straight Outta Compton à la concrétisation d’un mythe, mais d’un mythe se nourrissant sans cesse de ses origines modestes. La progression narrative en parallèle – Cube et Dre et leur carrière solo, la relation toxique entre Eazy et Heller – puise dans son classicisme une légitimité historique. En filigrane, le matraquage de Rodney King et l’acquittement subséquent des quatre officiers de police accusés d’avoir usé d’une force excessive à l’endroit de ce dernier forment une illustration macrocosmique de la violence à laquelle sont constamment confrontés les membres du groupe, qu’ils en soient les victimes ou les instigateurs. À cet effet, le scénario révisionniste, versant parfois dans l’hypocrisie (aucune mention de la violence infligée par Dre à plusieurs femmes, alors qu’il est dépeint ici comme un apôtre de la non-violence), n’assume que jusqu’à un certain point les travers de la bande. Dans les cas où les coups volent bas – une scène de passage à tabac des bureaux d’un exécutif de la maison de disques d’Ice Cube après que celui-ci ait quitté N.W.A. est assez probante – la fin justifie les moyens. Mais cette ambigüité du positionnement trouvait déjà corps dans une pièce comme Express Yourself, critiquant ceux qui « exagèrent » avec « un peu de fiction » et qui « prennent position et disent non à la drogue » avant « d’aller trouver le dopeman ». Le film, porté par des interprétations allant de l’honnête jusqu’à l’électrisant, devient une façon de se racheter, d’expier ses démons.

Que le film fasse écho à l’actualité, voilà une triste concordance qui tend à avaliser une réécriture impitoyable de l’histoire afro-américaine récente où le racisme, que l’ère Obama nous avait vendu comme chose du passé, n’a rien perdu de sa férocité d’antan. Fuck tha Police, morceau-dynamite devenu un hymne lors des émeutes de Los Angeles en 1992, résonne autant, démontrant hors de tout doute que la musique du groupe n’était pas une stupide glorification de la criminalité, mais un cri du cœur prenant la forme d’un coup de poing, un refus d’être minimisé et asservi.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.