Dans la première scène du film, on est à l’hiver 1978 et la nuit est calme. Deux femmes se rendent à une fête en mobylette dans les rues de l’Oise, en France. L’une d’elles traîne derrière. À l’intérieur d’une voiture, un homme guette sa proie sous la lumière jaunâtre des lampadaires. Une chasse nocturne inquiétante est mise en place, soutenue par une caméra lente et discrète. Au dénouement de cette poursuite, la jeune femme est renversée par le véhicule, mais toujours vivante. L’homme a manqué sa cible. Après, le même homme rentre chez lui et enfile un uniforme, celui de la gendarmerie. À son travail, Franck est un collègue discret, respecté et appliqué. Il se voit mener l’enquête sur ses propres meurtres et le questionnement constant est de savoir lequel des deux « rôles » aura le dessus sur l’autre, mais surtout à quel moment. Une phrase scelle toutefois son destin. Dans une lettre à la police, il écrit « La prochaine fois je viserai le cœur », anticipant déjà une plus grande brutalité envers ses victimes et de ce fait, son échec imminent. Il écrit aussi qu’il n’arrêtera pas de tuer tant qu’il ne sera pas tué lui-même. Il s’avère difficile pour un traqueur de se traquer lui-même indéfiniment, même pour le plus méthodique.

Inspiré librement de faits réels, La prochaine fois je viserai le cœur est une sombre incursion dans la vie d’un homme dérangé et malade, d’un assassin dont la vie est sur le point de basculer irréversiblement. Cédric Anger, le réalisateur, nous immerge dans son intimité, dans son travail et dans sa folie. Au début du film, Franck apprend à chasser à son jeune frère. Les deux courent dans la forêt humide et rampent dans les feuilles mortes. L’homme dit au jeune que la nature, c’est tout pour lui et qu’il se sent bien ici. Mais dans la société, l’animalité prend de plus en plus le dessus sur son humanité. Le spectateur assiste, mal à l’aise, à ses rituels autopunitifs de purification toujours plus violents. Ceux-ci dressent un constat troublant : le meurtrier, parfaitement conscient de ce qu’il fait, éprouve de la culpabilité tout en s’avérant incapable d’arrêter. Il est à la fois lucide et incontrôlable, calme et explosif. Le spectateur est aussi témoin de ses rages meurtrières. Par exemple, le premier meurtre en voiture constitue une scène franchement flippante, dans laquelle le personnage principal éclate de violence et délire complètement, faisant surgir la terreur autant chez lui que chez sa victime. Cette scène dessine à elle seule toute la complexité des émotions et les nuances psychologiques de ce personnage insaisissable. Aussi, la tension suinte de partout dans cette séquence, la caméra s’étant introduite dans l’intimité perverse de l’assassin. Une limite qu’elle ne franchira pas lors du deuxième meurtre en voiture, avec une caméra se bornant à l’extérieur du véhicule, comme si elle était allée trop près de l’horreur la première fois.

Franck rêve d’évasion et de quitter son monde souffrant. Au début du film, sa demande de travail à l’étranger lui est refusée par son supérieur. À un autre moment, il regarde une affiche montrant une plage et des palmiers sous un soleil plaquant. Il dit à un collègue qu’il aimerait être là-bas. Ce qu’il recherche, c’est la mort, se sachant condamné. Ou bien la mort est-elle déjà autour de lui, dans la vision misérable et funeste qu’il a de tout ce qui l’entoure. De celle qu’il a des femmes, cibles meurtrières faciles ou décevantes conjointes. La femme qu’il croit aimer, Sophie, lui dévoile un visage peu reluisant et sa proximité se révèle insupportable. De simples cheveux accrochés à un peigne lui font perdre le contrôle. Il a une vision aussi pessimiste de ses collègues gendarmes et des policiers qui participent à l’enquête. Une critique acerbe des forces de l’ordre pointe derrière la déception constante qu’il éprouve face à eux, présentés comme des incompétents, des paresseux et des immatures. Au-delà des relations difficiles qu’il entretient avec les gens, la seule personne dont il se soucie réellement est son jeune frère. C’est le seul membre de sa famille avec qui il semble être bien et sa seule relation saine avec un être innocent qui ne connaît pas encore la noirceur.

La mise en scène d’Anger est posée et calculée, ce qui contraste avec l’esprit dérangé du personnage principal. Cette finesse technique fait ressortir une douceur de son désespoir et de sa vulnérabilité. Les cadrages minutieux, la caméra lente et pudique, répandent une poésie trouble, macabre, angoissante. L’atmosphère de ce village fantomatique est teintée de couleurs sombres, froides, souillées. Aussi, un symbolisme surgit des détails significatifs et des répétitions dans plusieurs plans. Le cadre dans l’appartement de l’homme, dévoilant une femme blafarde au sein nu, est l’un de ces détails inquiétants. Il ouvre et clôt le film, puis revient dans un gros plan sur le sein pâle de Sophie dans une autre scène. Il y a également tout un héritage cinématographique qui se fait sentir dans le film, par des références directes et indirectes. Même si Anger ne réinvente pas les codes du thriller dans La prochaine fois je viserai le cœur, il maîtrise la tension avec justesse. Il dresse aussi un portrait marquant et singulier d’un assassin en perte de contrôle, malade dans la société et dans l’intimité. Sous ce personnage énigmatique, il y a surtout la performance paralysante et brillante de Guillaume Canet. L’acteur est franchement hallucinant dans son rôle, le regard noir, vide et impénétrable. Avec son visage placide et ses traits tirés, découpés, c’est comme s’il portait le masque d’un monstre le temps d’un film.

Si la première moitié expose une intrigue soutenue, la deuxième s’avère plus faible et éparpillée. Des bribes d’explications sont maladroitement lancées et font légèrement faillir l’envoûtement que le début avait si méticuleusement instauré. Malgré sa prévisibilité, la fin manque de cran, mais l’ensemble demeure habile et puissant. À la toute fin, il y a une mention voulant que le film soit « une lecture de cette histoire vraie », venant boucler celle du début qui insiste sur la nature fictionnelle de l’adaptation de cette histoire. Dans La prochaine fois je viserai, la liberté artistique prise par le réalisateur aura été toute à son avantage pour créer ce portrait sensible d’un être cruel.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).