Admettant en entrevue qu’il fait des films pour compenser des rêves dont il ne se souvient plus ou que très peu, Olivier Godin possède une voix unique, qui tient effectivement de l’éthérée. D’aucuns considèreront ce dernier qualificatif de manière péjorative, accusant le jeune cinéaste d’impénétrabilité. Godin (allez, un peu de familiarité, de toute façon vous continuerez d’entendre parler de lui dans les prochaines années) est un joueur de tours revêtant les habits d’un sémiologue, dont l’hyperactivité contraint à la superposition constante de signes qui remontent jusqu’aux origines du conte. Nouvelles, Nouvelles, c’est le Manuscrit trouvé à Saragosse tourné avec des brindilles à Montréal, un récit fantastique flirtant avec le postmodernisme, à peine, presque par obligation. Jamais depuis Les états nordiques (2005) et Laurentie (2011) un long métrage n’aura semblé si radicalement opposé à tout ce qui l’entoure. De façon presque agressive, il révèle l’inquiétant conformisme de nos jeunes cinéastes québécois, ceux-ci plutôt occupés à quêter leur légitimé dans des festivals outre-Atlantique. Alors, est-ce autant révolutionnaire qu’aimerait le croire le distributeur du film, qui a avancé qu’il sera pour le cinéma québécois ce qu’a été Rome, ville ouverte pour le cinéma italien? Pas vraiment. Pour l’instant, les secousses sont souterraines et seuls les plus sensibles sauront les mesurer. Trop précis dans sa folie pour être autre chose qu’une curiosité aux yeux de la majorité, Nouvelles, Nouvelles restera un mot de passe codé que les initiés s’échangeront en riant ou en haussant les épaules.

Fraichement ressuscité, Lamirande (Étienne Pilon) converse à un saxophone à l’échine cassée tout en mangeant une canne de pêches en sirop (pas la canne, son contenu). Voilà. Il y a bel et bien un récit dans Nouvelles, Nouvelles, du narratif comme on dit, mais le résumer serait corsé au possible et gâcherait pour certains le plaisir de se perdre, enfin, Dieu merci, dans un film assez confiant en ses moyens pour accorder en retour cette assurance au spectateur.

Pour palier à un manque de moyens, ou s’en servant comme appui, le film mise sur les mots. Le texte est omniprésent, mais n’est conçu qu’en fonction du cinéma. Il pourrait sans doute vivre sans les images qui l’accompagnent, mais comme un squelette sans sa chair. Usant de superpositions, de jeux formels simples ramenant à la préhistoire de la grammaire cinématographique, Godin s’installe dans un registre résolument auteuriste, mais le sourire en coin, s’étonnant probablement lui-même des effets qu’il crée. Et pas besoin d’être riche apparemment pour se payer la meilleure direction photo québécoise de l’année. Miryam Charles, qui produit également le film, travaille le 16mm en lumière naturelle avec une habileté certaine. On avait presque oublié de quoi peut avoir l’air un rayon de soleil sur un mur blanc cassé de chambre à coucher.

Nouvelles, Nouvelles pourrait porter en sous-titre Pour un cinéma de l’ectoplasme tant tout y est fuyant, insaisissable. Mais la légèreté de sa poésie et de ses images a quelque chose de concret, d’indéniable. Il ne sert à rien de mettre en garde un spectateur déjà indifférent à tout ce qui n’est pas la norme, de légitimer une œuvre qui n’est mue que par sa propre volonté d’exister. Soyons simplement reconnaissant qu’il y ait encore aujourd’hui au Québec des cinéastes de la trempe d’Olivier Godin.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.