Le drame à caractère sportif répond à un désir de représentation claire et compréhensible d’enjeux complexes. Cristallisation allégorique des désirs qui habitent l’athlète et des sacrifices auxquels il consent au prix d’efforts herculéens, l’affrontement sportif est ontologiquement tout désigné pour être mis en scène au cinéma. Il suffit d’un face à face (match, partie, combat, joute) entre un héros et son ennemi (champ, contrechamp) et toute la force furieusement évocatrice du cinéma se voit magnifiée par une gymnastique formelle toute simple, mais huilée à la perfection. Filmer l’expressivité des corps en mouvement, ces flèches de muscles déployées partant dans tous les sens, participe également à ce même plaisir d’imaginer l’exploit sportif comme étant la meilleure évocation possible du dépassement de soi. Et de tous les sports auxquels le cinéma s’est intéressé, la boxe se détache du peloton. Sa simplicité (l’absence d’ambigüité de ses règles, les limites du périmètre de son action, son manichéisme inhérent) en a fait le terreau d’un nombre considérable de fables plus ou moins mièvres sur la rédemption, le rêve américain et/ou la volonté de triompher de l’adversité.

L’envers de cette belle pâte malléable est que le film de boxe répond généralement à des tropes narratifs réglés au quart de tour, la plupart offrant une variation de deux visions classiques diamétralement opposées, représentées par Rocky (John G. Avildsen, 1976) et Raging Bull (1980, Martin Scorsese). Qu’il soit question d’une érection (littérale dans le cas de l’étalon italien) ou d’un déboulonnage (déconfiture de Jake LaMotta) du mythe du combattant surhumain, tout se règlera sur le ring.

Le gaucher (Southpaw en version originale anglaise), dernière offrande en date avant Creed cet automne – qui suivra les activités du fils du premier adversaire de Balboa – vacille laborieusement entre ces deux extrêmes, se voulant à la fois un drame quasi sadique sur la déchéance d’un champion dont les tares lui vaudront ce qu’il possède de plus précieux et le récit d’une remontée improbable réunissant avec une assurance assez confondante tous les poncifs du genre. Ce contraste entre ces deux approches (constituant la première et la seconde partie du film) transforme cette dernière réalisation d’Antoine Fuqua (Training Day, The Equalizer) en une bête mutante trop convenue pour ses ambitions esthétiques et narratives.

Jetons d’emblée le blâme sur le scénario à numéros de Kurt Sutter (The Shield, Sons of Anarchy), qui fait défiler à l’écran une ribambelle de personnages plus clichés les uns que les autres. Celui interprété par Curtis « 50 Cent » Jackson, par exemple, émule de Don King, roi de l’entourloupe, n’a même pas le temps d’être vu venir de loin, tellement il est typé à l’os. Ou prenons le vieil entraîneur de service, que Forest Whitaker est contraint d’incarner du mieux qu’il peut, d’abord rêche à l’idée de requinquer le pugiliste déchu, aveugle d’un œil (tout ça causé par une bine sur la caboche dans une autre vie, on s’en doute), accusant une désolante ressemblance avec Doc Louis des jeux vidéo Punch-Out!!, à cet effet qu’il a la même profondeur psychologique que cet avatar pixélisé ayant un faible pour les barres de chocolat. Malgré l’investissement apparent de Jake Guyllenhall dans le rôle de Billy Hope (oui, oui, Hope, l’accroche sur l’affiche est même « Believe in Hope »), nous sommes catapultés en terrain connu, ce qui en soi resterait honnête si Sutter et Fuqua faisaient un peu plus confiance au spectateur. Lorsqu’au dernier match les présentateurs lancent « This could be a great story of redemption! » que nous reste-t-il à faire sinon rouler des yeux en soupirant?

Fuqua pendant ce temps use de toute la grammaire infantile du petit cinéaste pas du tout confiant en ses moyens. Le travelling aérien à reculons au-dessus d’une personne exhalant son dernier soupir fricote avec le flashback en voix off et le montage en accéléré et parallèle de l’ultime entraînement (sur une pièce originale d’Eminem, pour qui ce film avait d’abord été développé, comme une suite non-officielle de 8 Mile). Autrement, la musique affreusement pompière de feu James Horner (Braveheart, Titanic) commande l’émotion deux ou trois secondes avec qu’elle puisse naître d’elle-même.

Malgré que le sang s’y mesure au litre et les ecchymoses à la douzaine, rien dans Le gaucher ne laisse une marque. Les espadrilles lacées ensemble, le film ne sait pas trop s’il doit faire un pas en avant ou en arrière, s’il est plus près du drame psychologique au ras des pâquerettes, sale et turgescent, ou du feel good movie conservateur et consensuel. M’est avis que Sutter, Fuqua, Gyllenhaal et cie. se voyaient produire un film dans l’esprit de The Fighter mais qu’en cours de route ils se sont retrouvés avec un émule de Rocky contenant plus d’écrapou, mais moins de cœur.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.