Ça m’a pris beaucoup de temps avant d’aller voir le film-événement, parce que je voulais y aller l’esprit vidé, sans considération pour la grosse patente médiatique avec en son centre, Dolan. Si chaque film québécois avait la même visibilité, créait la même commotion, nous critiques serions peut-être un peu plus alertes, ou justes, allez savoir. Mais je crois dans ce cas-ci que les critiques ont été un peu trop tièdes et polies pour un film de la trempe de J’ai tué ma mère. En avançant l’âge de Dolan comme s’il s’agissait d’un bouclier, plusieurs ont oublié de juger le film pour ce qu’il était, sans le paratexte, sans le conte de fées, sans les embellissements extérieurs. Si je ne peux donner autre chose comme preuve de ce que j’avance que cette critique, je suis convaincu que les détracteurs du film gagneront en nombre ou en force avec les années. À moins que Dolan relègue lui-même son premier bébé aux oubliettes.

Hubert (Xavier Dolan) n’aime pas sa mère Chantale (Anne Dorval), tout en l’aimant, le paradoxe. Il lui reproche son kitsch, sa façon de manger ses bagels le matin, son indifférence lorsque lui est demandé de dépasser ses fonctions de génitrice de base (nourrir et apporter son fils à l’école). Hubert cherche un contact, tout en refusant d’accepter qu’entre sa mère et lui, la communication est quasi impossible. Hubert lui cache tout de même son homosexualité, et annoncera à l’une de ses enseignantes (Suzanne Clément) qu’il ne peut rendre un papier sur le métier de sa mère, prétextant une mort fantasmée. Les tentatives infructueuses sont coupées lorsque Chantale, d’un commun accord avec un père autrement absent, envoie son fils dans un pensionnat en campagne, question de lui redresser un peu la colonne.

Si Hubert n’aime pas sa mère, il est nécessaire de se demander pourquoi le spectateur devrait l’aimer, lui. Peut-être parce qu’il est spécial, comme son enseignante Julie laisse entendre. Parce qu’il n’est pas comme les imbéciles congénitaux de son école secondaire, qui ne font que parler de Hockey et qui portent des vêtements aussi ringards que ceux de sa mère. Méprisant et condescendant envers tout ceux qui ne partagent pas les mêmes intérêts que lui (en dehors de la ville et de la banlieue, c’est rempli de rednecks), ne pouvant penser à autre chose qu’à son nombril, Hubert est l’enfant roi devenant adulte, monstre hybride qui a aussi la particularité de se considérer faisant partie d’une élite parce qu’à 15 ans il comprend et est touché par Musset et Cocteau. Hubert fait grincer des dents parce qu’il chigne, crie, insulte à tout de bras sa mère. Il ne s’est pas donnée le bon rôle le Dolan que certains vont dire, soit, mais si je ne ressens aucune empathie pour le personnage plus que central de ton film (qui n’a aussi aucun humour en passant, sauf lorsqu’il est temps de dénigrer les autres), je ne peux me situer et prendre part au film. Que le conflit soit inexistant (non, mais qu’est-ce qu’il demande à sa mère, de tripper des bulles quand il lui parle de Pollock?) ou dissimulé (des indices portent à croire que Chantale a un passé trouble), reste que Dolan ne donne pas beaucoup de raisons au spectateur de supporter presque deux heures d’engueulades en boucle.

Si la mère jaune-orange avait un peu plus de relief aussi. Coincée entre son salon de coiffure et ses feuilletons télé, affublée d’une amie digne des pires pièces de théâtre d’été, elle ne parle pas, n’a aucun point de vue. Déphasée, sonnée par les montées de lait répétées de son fils, les seuls moments où elle se choque vraiment (la mort apprise, l’attente dans le stationnement du centre vidéo) sont ridiculisés par le scénario, au point où son identité est aspirée au profit des états d’âme profonds d’Hubert. Jusqu’à la toute fin du film, où un échange totalement incongru et sur le tas avec le directeur du pensionnat d’Hubert devrait nous émouvoir, ou à tout le moins nous mettre de son bord. Est-elle une victime parce qu’elle a élevé seule son fils? Mérite-elle les crises précieuses de ce dernier? Un peu plus de mise en contexte et un peu moins de répétitions aurait aidé.

Les acteurs se débattent avec un scénario qui aurait bénéficié de deux ou trois grosses (grosses) réécritures. Outre l’échange en fin de film, la volée d’Hubert administrée par deux jeunes de son ancienne école secondaire jure tellement par son conventionnalisme tombé des nues  que plusieurs ne se rappelleront probablement plus de la scène après visionnement. Torturé entre son bagage d’auteurs français appliqués et son décor banlieusard, Dolan accouche d’un scénario où les dialogues sonnent faux, où un seul mot rayé aurait donné plus de vie à une scène. Les personnages secondaires sont vulgairement mis de côté pour faire de la place à Dolan et Dorval, peu importe Julie, Antonin et sa mère, le père d’Hubert; ils sont des satellites. Livrés à eux-mêmes, qu’ils se débrouillent avec ce qu’ils ont.

La réalisation elle, on pourrait la qualifier, en étant généreux, d’amateur, sans une trace d’originalité. Décadrage qui déconcentrent, métaphores lourdes, pesantes. Tics empruntés, citations à outrance sans commentaire, la citation pour épater la galerie, pour le statut, pour le “je ne suis donc pas comme les autres moi”. On a beaucoup parlé de Wong Kar Wai, mais c’est à Gus Van Sant qu’est emprunté le plus sauvagement les particularités de la mise en scène. Montage d’images fixes, utilisation du format super 8; trône même au-dessus du lit d’Hubert une affiche de River Phoenix, vedette du My Own Private Idaho qui a probablement servi de squelette à son film. À l’image de la scène du dripping avec Hubert et Antonin, Dolan jette un peu n’importe quoi sur son canevas en espérant que ça colle.

Mais ça ne colle pas. J’ai beau m’y pencher sérieusement, avec toute la fausse objectivité qui m’est donnée d’avoir, je suis tout simplement incapable d’émettre un commentaire positif sur le film. Ok. Il a été fait par un jeune de 20 ans, il l’a écrit son satané scénario, mais c’est tout. Vous pouvez mettre ça sur le dos de son inexpérience, d’un budget manquant, d’un tournage précipité, reste que J’ai tué ma mère est un exercice aléatoire, brouillon, obscurcit par une proximité trop grande entre l’auteur et son sujet.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.