Le bruit des arbres, premier long-métrage de François Péloquin, est une fusion entre deux types de films québécois en vogue depuis quelque temps : le film de jeunesse en perte de repères, et le film de gens de campagne en perte en traditions. Les deux genres ont évolué chacun de leur côté. Le premier était surtout campé dans les banlieues et les villes, où ils sont le plus nombreux, avec un sentiment d’incompréhension entre eux et leurs parents. L’autre, c’est le contraire. On suit des adultes mûrs, des aînés gardiens d’un patrimoine ou d’un bagage familial; leurs enfants sont perçus comme un élément disrupteur à ce calme. Malgré ces différends, les deux univers se rencontrent sur certains points : la crevasse entre les générations, et l’isolation dans un quotidien qui devient de plus en plus difficile. Si Le bruit des arbres est une proposition très mince sur le plan narratif, sa proximité avec son sujet humain réussit à porter toute l’œuvre, et à en faire un des meilleurs témoignages sur le milieu rural des dernières années.

Le film emprunte surtout le point de vue de son jeune personnage principal, Jérémie, qui se questionne sur son avenir encore en suspens et auquel le choix de partir ou de rester revient. Mais son père, Régis, n’est jamais un obstacle ou un symbole froid dans son questionnement. Leurs vies se révèlent parallèles et leurs personnalités similaires. Leurs décisions sont parfois différentes, mais ils empruntent chacun le même tracé et sont confrontés aux mêmes épisodes. Leur complicité est indéniable, et elle s’étend jusqu’aux acteurs. Les rôles de Jérémie et Régis font justice à Antoine L’Écuyer et à Roy Dupuis, parce qu’on sent à travers leurs filmographies qu’ils les recherchaient depuis longtemps, proches de leurs préoccupations et de leurs personnalités. C’est un soulagement d’enfin voir ces types de personnages, encore trop rares et simplistes, bien exécutés. Cette compassion est transportée en retour des acteurs à l’écran par le réalisateur. Le film est loin des excès formalistes. Il reste plutôt proche des gens, projetant des couleurs chaudes dans chacune de ses images. Il donne l’impression d’une caméra beaucoup plus participative qu’observatrice, comme si elle était elle-même un personnage parmi les autres.

Ce manque d’intervention risque cependant d’en rendre plusieurs inconfortables ou perdus. Tôt ou tard, on commence à se demander quelle est l’histoire, quel est le fil qui relie toutes ces scènes ensemble. Le bruit des arbres n’a pas d’itinéraire précis, de grande progression dramatique, et il ne semble aucunement dérangé par ce flottement. Il ne court pas d’une direction à une autre dans un état de panique, essayant n’importe quoi n’importe comment, tout en nous assurant qu’il sait très bien ce qu’il est en train de faire. Pour Péloquin, l’important reste les thèmes qui rassemblent chacun de ses tableaux, l’interaction entre les deux générations, leurs similarités, et l’environnement où ils vivent. La scène de démantèlement et la problématique du suicide des fermiers sont bel et bien présentes – ainsi qu’une histoire d’amour qui est malheureusement aussi inutile que celle de 2 temps, 3 mouvements – mais elles ne sont pas sous l’autorité d’une progression scénaristique. Elles ne doivent pas crier leur importance au récit et au message à chaque instant, ce qui leur permet d’exister et d’explorer leurs thématiques avec plus de liberté. Cela fait en sorte que ces scènes, très typiques dans ce genre du film, s’avèrent ici être particulièrement réussies, avec le suicide mis au premier plan et le démantèlement donnant sur une meilleure conclusion que celle présente dans Le démantèlement.

Le bruit des arbres est une bouffée d’air frais dans un cinéma québécois froid et hyper calculé. Un film qui revendique le manque de contrôle au plan narratif au profit de l’exploration et d’une pleine existence, qui traite ses personnages comme de véritables personnes et non comme de morbides symboles. Le regard du public et du réalisateur est ici à hauteur d’homme, égal à son sujet; la chaleur et la complicité à l’écran touchent d’autant plus. Ce n’est peut-être pas un film aussi complexe ou massif que ses semblables, mais le fait qu’il aborde mieux les mêmes problématiques par sa simplicité est un exploit notable.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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