En prenant le pouls des soubresauts d’une relation amoureuse brisée par le temps plus que par l’accord des genres, Xavier Dolan signe avec Laurence Anyways un troisième film qui peut être qualifié de « papillon », pour récupérer en risquant le ridicule une image symbolique récurrente durant ce long film (2h40) en fleuve parfois gelé. Le cinéaste aujourd’hui âgé de 23 ans s’extirpe donc de la chique de deux premiers films brouillons et approximatifs pour nous livrer une œuvre complète, boursouflée et titanesque, un semi-chef-d’œuvre aux qualités aussi indéniables que ses défauts, redonnant foi à la possibilité d’un cinéma total au Québec.

Les liens qui unissent Laurence (Melvil Poupaud) et Fred (Suzanne Clément) sont tissés serré; la communion est telle qu’ils parlent dans l’intimité un langage jumeau qu’eux seuls semblent comprendre. Il est professeur de littérature au cégep, elle est régisseuse de plateau en publicité. C’est le Montréal de la fin des années 80, et avec les toupets crêpés, les perfectos et le maquillage appliqué au rouleau, ce sont toutes les barrières de la normalité et de la décence qui éclatent sur un fond de musique électro new wave. Le jour de son trente-cinquième anniversaire, Laurence se jette dans le vide et révèle à sa compagne ce qu’il a toujours voulu, ce qui le rendrait heureux : devenir une femme. Après s’être donné quelques mois afin de compléter sa transformation extérieure, l’homme en instance de femme aura à mesurer les effets de sa « révolution » sur ses proches, ses collègues de travail et celle qu’il aime.

À ceux qui ont déjà qualifié le cinéaste d’excessif, est-il nécessaire de leur confirmer que ce film comporte son lot afférant de setpieces m’as-tu-vu? Mais les thèmes ici sont trop puissants (marginalité vs normalité, le temps comme agent corrosif sur les relations amoureuses) et traités avec intelligence pour être capitonnés, et les nombreuses envolées, à la limite du clinquant, sont ici accueillies avec un agacement à peine discernable, acceptées telles quelles comme faisant partie du protocole Dolan. Ce qui prime et prend le pas est la déroute de Laurence et de Fred, qui tentent, malgré les pressions du dedans plus que du dehors, de remettre leur couple à flot, contre vents et marées (vous comprendrez les champs lexicaux foireux de l’auteur après avoir vu le film, du moins nous l’espérons, NDLR).

Aucun mot dans ce court texte ne rendra pleinement justice à Poupaud et à Clément, qui se lancent corps et âme dans des rôles riches, faits de désirs sauvages et de contradictions. Poupaud, ressemblant étrangement à Lothaire Bluteau dans Jésus de Montréal, laisse la transition androgyne de son personnage se dérouler naturellement, le charisme transcendant au point d’aimer Laurence de toutes ses façons. Clément, sanguine jusqu’au bout des cheveux, tient à bout de bras le rôle d’une carrière, contre qui tous ceux qui viendront se feront inévitablement comparer. Le reste de la distribution brille de mille paillettes, et je ne peux m’empêcher ici de décerner une étoile à Emmanuel Schwartz, qui confirme dans un doublé improbable (après avoir tenu le rôle de Louis dans Laurentie) sa place parmi les acteurs les plus fascinants de notre cinéma (sa réputation au théâtre n’est plus à faire).

L’un des plus grands succès du film est également d’avoir réussi à donner aux décennies servant de toile à cette histoire une saveur familière, qu’à peu près tout le monde pourra reconnaître. Comment mieux titiller la fibre nostalgique du milieu des années 90, par exemple, qu’en laissant jouer en fond sonore durant un party Soirs de scotch de Luce Dufault? Pour un cinéaste international à qui l’on a reproché de n’avoir de québécois jusqu’ici que son financement, la Belle Province respire ici dans des échos tant culturels, historiques et identitaires, comme on lui permet rarement. D’ailleurs, il est intéressant de voir comment la pause ou la fuite en région (leitmotiv dans notre cinéma en ce moment) dans ce film n’est qu’une parenthèse anticlimatique, un aveu de faiblesse. Reterritorialisation en règle des espaces géographiques et psychiques québécois, Laurence Anyways nous appartient.

Si ce n’est d’un relâchement à sa moitié, comme si Dolan abandonnait les rênes de sa bête enragée pour se rabattre sur des marques de commerce défraîchies (succession de vidéoclips au ralenti, mises en scène maniéristes), le film fond comme du beurre dans la poêle. Au chapitre de ce qui aurait pu être ébouté, il est difficile de ne pas regretter les quelques scènes avec les « Fives Roses », groupe éclectique de « folles » qui recueillent Laurence comme les freaks du cirque recueillent l’homme éléphant dans le film de Lynch. Trop peu pour des échanges extra-terrestres qui brisent le ton et ralentissent le récit. Mais dans l’ensemble, la succession d’années et de saisons dans le désordre maintient aisément l’intérêt, tellement qu’on en aurait pris une heure de plus.

L’un des plus grands plaisirs d’un critique est de voir ses attentes et ses idées préconçues déjouées par une œuvre vivante, qui comprend et tire profit des possibilités du langage cinématographique. Laurence Anyways est tout cela et bien plus encore. En convertissant ce grand détracteur, Xavier Dolan met en échec tout un pan de la critique qui attendait son petit dernier avec une brique et un fanal. Une belle et grande œuvre, qui pourra s’enorgueillir de sa capacité à nous surprendre et à nous émouvoir.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

Commentaires