Miss Hokusai – Keiichi Hara

Miss Hokusai veut avant tout offrir de belles images, de beaux paysages, de belles émotions. Un but honorable, certes, mais le cinéma d’animation ne consiste pas en un seul dessin, peu importe sa technique, mais bien en leur enchaînement, comme un film ne tient pas à un seul plan. La beauté passagère du dernier effort de Keiichi Hara est incapable de rassembler un scénario et une réalisation confus, qui essayent d’être tout pour tout le monde. Le film doit partager sa reconstitution historique avec des personnages comiques peu subtils, de nombreux rappels artistiques, des guitares électriques anachroniques, des raccourcis scénaristiques comme la narration et le flash-back, un chien mignon envahissant plusieurs scènes, et des réflexions qui viennent de nulle part et dont les résolutions sont peu satisfaisantes. Une combinaison d’éléments disparates ne garantit nécessairement pas un imbroglio, cependant le manque de nuance de chacune de ses composantes balance le long-métrage d’un extrême à un autre, le dominant tour à tour au lieu d’être contenu et contrôlé. Miss Hokusai devient une œuvre naïve, étrangement conventionnelle, sans la nostalgie d’antan ou la grande sagesse de ses inspirations. **

Tangerine | Sean Baker

Un western pop campé dans les rues chaudes de Los Angeles la veille de Noël, Tangerine se fout de ce que vous pensez de lui. C’est un rap qui détruit tous ceux qui osent se mettre sur son chemin avec style et furie, un grand coup de pied libérateur dans une porte. Pourquoi est-ce que le film passe d’une chanson à une autre aussi vite? Parce que F*** YOU, THAT’S WHY! Ces prétentions épiques rayonnent ici d’une grande assurance de la part de ses actrices, aux nombreuses citations mémorables, et de son cinéaste, dans un tournage guérilla utilisant un simple iPhone 5. À travers son esthétique D.I.Y. on sent tout de même un accent précis et appliqué, une ligne directrice qui maintient son attitude bien forte. Cette approche électrisante ne durera malheureusement pas jusqu’à la fin; elle s’effritera à mesure qu’elle devra composer avec des scènes plus tendres qu’entraînantes. Elle sera complètement incompatible quand sera le temps d’évoquer la tristesse et l’isolation de ses personnages, au point où la toute dernière séquence décide de revenir au strict minimum. Malgré cela, c’est une glorieuse épopée du mauvais goût qui sait très bien ce qu’elle veut être, qui reste fidèle à ses priorités excentriques pleines d’énergie et qui ne s’en excuse jamais. ***

Bridgend | Jeppe Ronde

Le fantastique est une arme à double tranchant. Longtemps on l’a vanté pour sa capacité de réfléchir sur des enjeux au-delà de la réalité présente et des leçons d’antan, pour construire des hypothèses dans le but de questionner nos paramètres éthiques. Mais elle peut aussi être bien mal utilisée : elle peut se détacher et modifier sa situation initiale à un point tel que ses problèmes et solutions sont seulement logiques à l’intérieur de son univers tordu et irréaliste.

Bridgend suit l’arrivée dans une nouvelle ville de la jeune Sara, une fille à la personnalité si vide qu’elle n’a d’autre choix que de répéter son prénom à tous ceux qu’elle rencontre. Elle est confrontée à un groupe d’adolescents perturbants dignes d’un Village des damnés moderne, isolé du reste de la communauté et célébrant en poussant des cris tribaux torse nu. Ces jeunes semblent atteints d’un grave syndrome de Peter Pan, prêts au suicide pour ne jamais faire partie du monde des adultes. Bridgend joue gros : il cherche la cruauté d’un Michael Haneke et la déchéance d’un Romain Gravas. Il va même jusqu’à copier sans pudeur une scène désorientante d’Under the Skin. Mais tout ce que le film peut retirer au final, c’est l’intelligence et la maturité d’un Twilight. Son sujet, basé sur des faits réels, est gaspillé sur un onirisme maladroit et des scènes-chocs pathétiques.

Le film embarque de plain-pied dans le domaine des premières œuvres grises et difficiles, affolé de vouloir montrer un savoir-faire qu’il n’a pas encore. Même s’il travaillait avec un scénario plus respectable, la réalisation de Jeppe Ronde reste lourde et étouffante. Ses images sont toujours truquées d’un filtre sombre qui impose une frontière grossière entre le film et son public, tandis que son symbolisme primaire est si flagrant qu’il est encombrant pour ses acteurs. Bridgend serait déjà très douteux s’il était évalué comme film d’épouvante, mais le fait que ses artisans essayent de le promouvoir en tant que drame social lui enlève absolument toute crédibilité. *

Office | Won-Chan Hong

Il existe deux définitions de la banalité du mal. La première, celle d’Hannah Arendt, avance l’idée qu’une personne peut ignorer les cruelles conséquences de ses actions si elles sont suffisamment détachées et qu’elles sont poussées par des motivations financières et professionnelles et non idéologiques. La deuxième, soutenue à travers la filmographie d’Alfred Hitchcock, est celle qui imagine que chaque personne, même les gens les plus normaux (surtout les gens les plus normaux), ont des pulsions meurtrières cachées de tous, et que le quotidien paisible dans lequel on vit est beaucoup plus sinistre que l’on croit. Office de Won-Chan Hong est un mélange de ces deux philosophies. C’est avant tout un suspense aux influences hitchcockiennes – avec une grande référence au meurtre de Janet Leigh dans Psycho – qu’on pourrait même décrire comme un simple slasher film. Cependant, le film se penche aussi sur l’économie de performance absolue et sauvage qui entraîne tant de gens au bout du rouleau et plus loin encore, en partant de l’honnête vétéran devenu insensible jusqu’à la jeune interne angoissée et innocente qui prendra sa place. Ce besoin humain criant de s’imposer dans une société uniforme, située dans une Corée du Sud ultramoderne et prospère, se métamorphose peu à peu en une macabre fantaisie de pouvoir et de domination sur l’autre.

Comme son nom l’indique, le long-métrage se développe la majorité du temps entre les murs d’un édifice à bureaux, tapissé de couleurs métalliques sans éclat, rempli de cubicules aux multiples angles morts. Ce décor bancal baigne dans la fausse sympathie du milieu des affaires, un paravent mis en place pour protéger la réputation de l’entreprise. Malgré ses possibilités limitées, il s’avère le lieu parfait pour un récit trompeur. Le cinéaste réussit à extraire le doute et d’horreur dans l’ordinaire; l’ambiance sonore, normalement très calme, est ponctuée de bruits secs et stridents, légitimement poussés à leur paroxysme. Le film est toutefois coupable d’un crime, soit son utilisation trop fréquente de fake outs. Si l’on est loin des chats noirs lancés à l’écran pour effrayer, n’empêche que la manière dont ces moments s’empilent est désolante. Les mains aux origines douteuses et les retournements brusques deviennent vite lassants. Les délinquants les plus réguliers sont les cauchemars et hallucinations des employés, décevantes bien qu’horrifiantes avec leurs formulations similaires. Au moins, ces épisodes ne cherchent pas qu’à jouer avec le spectateur. Elles alimentent les inquiétudes des personnages à l’écran et brouillent leur vision de la réalité par rapport à leurs traumatismes, en plus de suggérer un dénouement bien sinistre. La construction et les aspirations d’Office obéissent bel et bien à un plan convenu, mais voilà un cas où le contexte change tout, et présente des interrogations étonnamment concrètes. ****

Therapy for a Vampire | David Rühm

Therapy for a Vampire a plus en commun avec les sensibilités artistiques d’un Tim Burton romantique qu’avec n’importe quel cinéma expressionniste allemand. On y retrouve le même amour du camp que dans plusieurs films du célèbre réalisateur, mais aussi sa suresthétisation lisse et appliquée. Même avec des interprétations notoires et proprement juteuses de part des deux vampires (Tobias Moretti et Janette Hain) et avec quelques bons rires, le film manque d’énergie excentrique pour faire durer le plaisir. Cette énergie est retenue par une comédie de mœurs convenue, et si les vampires sont au minimum divertissants, d’autres rôles, comme celui du jeune peintre et du serviteur du comte sont trop clichés et peu développés pour apporter quoi que ce soit de substantiel et d’intéressant aux péripéties. Un cinéaste plus inventif et surtout plus téméraire aurait pu exploiter le maximum de cette prémisse; ce qu’on voit ici est une opportunité manquée. Un Dark Shadows supportable, mais aussi oubliable. **

Assassination Classroom | Eiichiro Hasumi

Une créature extraterrestre jaune composée de tentacules régénératrices et affichant un grand sourire menace de détruire la terre, ayant déjà anéanti 70 % de la lune. Il laisse une dernière chance à l’humanité : il enseigne dans une classe d’élèves délinquants, auxquels il donne le défi de l’assassiner avant la fin de l’année. Aux yeux d’un public occidental non averti, Assassination Classroom semble n’avoir aucun sens. Pourtant, pour les habitués de la culture nippone, on pourrait répondre exactement le contraire. Le film, basé sur le manga du même nom, est un dérivé du récit classique du professeur plein de compassion qui aide ses élèves à réaliser leur plein potentiel et à vaincre leurs doutes. C’est une histoire qui revient souvent; on n’a qu’à penser au classique Vingt-quatre prunelles de Keisuke Kinoshita ou, si vous voulez un exemple plus contemporain, Great Teacher Onizuka de Tohru Fujisawa. On assiste à la même relation d’amour entre mentor et élève, la seule différence étant que ces élèves essayent aussi de tuer leur mentor avec des armes de haut calibre faites spécialement à cet effet. Vous voyez ? Il n’y a rien de plus normal.

Certaines concessions ont dû être faites pour adapter le manga de 15 volumes en un long-métrage de moins de deux heures. Le profil de la grande majorité des étudiants est gardé au minimum et plusieurs trames narratives sont laissées en suspens, pour la simple et bonne raison que le manga original n’est toujours pas terminé. Heureusement, le manque de présence de certains personnages ne touche pas Koro Sensei, la créature enseignante. Celle-ci vole la vedette dans chaque scène où elle est présente, avec son énergie débridée et son rire iconique, et la joyeuse performance de Kazunari Ninomiya doit être soulignée. Koro Sensei est le point fort sur lequel se construit tout le film. Peut-être même un peu trop : le film passe à travers trois climax différents dans sa conclusion, le deuxième étant le retour de deux antagonistes secondaires. Aucun des deux n’a la personnalité ou l’intérêt pour rivaliser avec Koro Sensei, quoi qu’il faille avouer que ce n’est pas une tâche facile. Celui-ci n’est pas seulement un monstre à tentacules rapide et agile, il est aussi un très bon enseignant. Alors pour contrebalancer, voici un très mauvais enseignant et un garçon avec des tentacules. Ça ne marche pas vraiment; le premier climax est la raison pour laquelle le film existe, c’est l’évènement pour lequel tous les élèves et le public se sont préparés. Voir cette confrontation tant attendue rapidement remplacée par une autre avec des personnages beaucoup moins intéressants est décevant. Néanmoins, Assassination Classroom ne cesse jamais d’être divertissant, de faire rire et de célébrer la folie. Il serait simpliste d’écrire que le film n’est que pour les amateurs d’anime. En vérité, il n’y a rien de trop compliqué à comprendre. C’est juste bien. ***

Robbery | Fire Lee 

Robbery est un désordre, mais pour les 45 premières minutes, c’est au moins un joyeux désordre. C’est un standoff mexicain allongé, une prise d’otage dans un dépanneur médiocre qui s’intensifie à mesure que les personnages s’ajoutent et que les corps s’empilent. Le long métrage a les mêmes défauts que la majorité des mêlées filmiques telles que Smokin’ Aces de Joe Carnahan, soit un intérêt démesuré pour la quantité au détriment de la qualité, une manie à faire durer le plaisir au lieu de le peaufiner. Le film enchaîne les changements de ton, les blagues et les nouveaux visages, et si elles révèlent le manque de direction du scénario et de la mise en scène, elles restent parfois amusantes. Cet équilibre fébrile finit par s’effondrer à mesure que le film progresse, et les inquiétudes apparaissent petit à petit. Les antagonistes meurent et se succèdent au détriment de la logique et du rythme du film, amenant des révélations des plus faibles et ridicules. Pire, Robbery imagine à sa conclusion qu’il a les fondations morales suffisantes pour nous faire une leçon, alors qu’il tombait dans le sexisme et l’homophobie des plus amères il n’y a pas moins de dix minutes. N’est pas Suda51 qui veut. *

 

100 Yen Love | Masaharu Take

100 Yen Love présente une histoire très simple à première vue. Une slacker de 32 ans (honnête Sakura Ando) quitte le berceau familial pour habiter seule et prend un travail dans le dépanneur qu’elle visite régulièrement. Elle décide après quelque temps de s’entraîner dans un gymnase de boxe, tout ça pour trouver un sens à sa vie. Un récit sobre, classique, mais le réalisateur Masaharu Take fait preuve d’une sage lucidité en traitant le sujet avec la même modestie que celle qui habite les personnages. Ichiko vit sa vie au jour le jour, entre son appartement vide et son boulot monotone. Le film se tourne de la même façon, avec peu de budget, ne se donnant jamais plus de moyens que son personnage principal, ce qui l’empêche de faire de grandes envolées à l’esthétique hipster ironique, de traiter son univers comme un cobaye. C’est d’ailleurs Ichiko, et non pas le réalisateur, qui semble tester les limites formelles du film. Lorsqu’elle se défoule en faisant virevolter ses poings et ses cheveux, ceux-ci se mélangent à la caméra comme dans une tempête intérieure, éclatant ne serait-ce qu’un instant lors de son match de boxe fatidique. Même avec la présence de certains personnages excentriques et d’anecdotes cocasses, le cinéaste les observe avec une grande sincérité et une attitude terre à terre. C’est une œuvre à la hauteur de son personnage principal, rien de plus, rien de moins. ***

 

The Case of Hana & Alice | Shunji Iwai

Premier long métrage d’animation du cinéaste expérimenté Shunji Iwai, The Case of Hana & Alice va à l’encontre des conventions perfectionnistes maximalistes de l’animation à gros budget. Le film utilise une animation rotoscopique, c’est-à-dire des images tracées à partir de photos ou de vidéos déjà prises auparavant (le jeu Another World d’Éric Chahi est un excellent exemple). Sur le point technique, le rendu laisse à désirer : le mouvement des personnages est peu fluide, souvent à moins de dix images par secondes, à l’exception des scènes de ballet. Après un certain moment, on vient cependant à regarder au-delà de ces limitations. Mieux, on vient à apprécier leurs imperfections et leurs écarts. Appliqués sur des décors faits à l’aquarelle, The Case of Hana & Alice semble exister dans un souvenir, incomplet, mais vivant. On n’accepte plus la magie du mouvement parfait manufacturé, on vient ici à observer chacun de ses changements et à les comprendre d’autant plus, comme un horloger qui connaît toutes les composantes d’une montre.

The Case of Hana & Alice ne trompe pas seulement nos attentes techniques. La bande-annonce laissait entendre un récit à l’intrigue fantastique, entourant le meurtre étrange d’un élève survenu il y a un an. En réalité, le film déconstruit ce mythe en un rien de temps, révélant ce recours enfantin d’inventer des histoires abracadabrantes pour expliquer des sentiments impossibles à communiquer à un jeune âge, ou pour renverser leur réputation malencontreuse. À partir de ce moment-là, le film devient une enquête pour retrouver l’élève soi-disant assassiné. Mais encore une fois, celui-ci déroute un procédé narratif propre aux récits pour adolescents pour nous donner un regard sur les amitiés à longue distance et incompatibles. Au début de leur périple, Hana et Alice ne peuvent que communiquer par téléphone cellulaire pour garder leur plan secret, ce qui s’avère très difficile pour progresser. Bien rapidement, les deux filles embarqueront dans des relations éloignées chacun de leur côté, avec Hana qui espère retrouver son premier coup de foudre, et Alice qui fait la connaissance d’une réincarnation de Kanji Watanabe dans Ikiru d’Akira Kurosawa.

C’est sur ces amitiés passagères, ces gens qui se croisent et partagent un instant de leur vie avant de continuer leur chemin, que se développe un regard sensible et humain sur l’innocence. La quête des deux personnages reste peut-être la même – celle de retrouver une âme perdue –, mais celle-ci se décompose peu à peu pour ne garder que les préoccupations réelles d’une jeunesse éphémère. L’enquête paranormale d’Hana et Alice devient une errance nocturne des plus honnêtes. L’animation a souvent eu le stigmate de son association avec le cinéma pour enfants, jusqu’à sa rébellion violente à la fin des années 1980. Mais The Case of Hana & Alice va plus loin qu’une utilisation amusante du procédé technique. Il recrée des souvenirs perdus de notre enfance, si proches et si lointains, avec un regard empreint d’une grande sensibilité. ****

 

Observance | Joseph Sims-Dennett

Si l’on regarde la carrière de réalisateurs notables d’horreur au cinéma, on décerne chez chacun d’eux une peur vitale, un thème central, qui les suit dans toute leur filmographie. Pour Hitchcock, c’est l’erreur sur la personne. Pour Lynch, c’est la perversion derrière le rêve américain. Pour Cronenberg, c’est les pulsions sexuelles et la corruption médiatique. Pour Haneke, c’est la cruauté pure et simple. Même les films hollywoodiens les plus médiocres conçus uniquement pour capitaliser sur des peurs primaires comprennent cela. Pour réaliser un film d’horreur, il faut que celui-ci soit à propos de quelque chose. Pas seulement une intrigue, mais une phobie. Observance de Joseph Sims-Dennett est loin d’être dans les films d’épouvante les plus idiots. Il a bel et bien un savoir-faire technique et se revendique des mêmes sensibilités que Roman Polanski. Mais le film ne sait pas du tout de quoi il a peur, il ignore sur quoi bâtir sa tension. Il saute d’un type d’horreur à un autre, entre body-horror, claustrophobie, voyeurisme, fantômes et simple gore. Il utilise à répétition les montages de visions cauchemardesques dans l’espoir d’engendrer n’importe quelle réaction, mais ceux-ci sont souvent vides, sans véritables fondements et donc faciles à mettre de côté. Ces montages ambigus sévissent même à l’intérieur du générique de fin, comme une dernière tentative désespérée d’éveiller une flamme dans l’esprit du public. Malgré la bonne conscience de ses artisans, Observance est un autre exemple de film d’horreur qui ne sait pas pourquoi il existe, qui effraye sans sentiment d’urgence. **

A Hard Day | Kim Seong-Hun

Comment évaluer un film d’action parfaitement moyen? A Hard Day de Kim Seong-Hun est comparable à tous ces films populaires génériques que j’empruntais au club vidéo et que je regardais en une journée. En se calquant sur l’idéalisation du script hollywoodien, A Hard Day ne cesse de faire des retours en arrière. Il abuse régulièrement de tchekov’s guns, autant que sont télégraphiés ses revirements quelques instants avant qu’ils se matérialisent. Le script est compétent, mais trop mécanique. Le film souffre aussi du début à la fin du manque de charisme de ses deux personnages centraux, protagoniste et antagoniste. Ce qui devrait être des performances colorées, qui exploitent toutes les possibilités d’un récit rocambolesque et même plus, semblent plutôt portées par des approximations peu inspirées et un humour peu fluide. On a l’impression de suivre deux hommes de main au service de figures plus importantes et surtout plus intéressantes. A Hard Day peut bien brandir la carte du simple divertissement, mais quand il y a tant de films qui font la même chose que lui, et le font mieux, est-ce que cette excuse suffit vraiment? **

Gangnam Blues | Yoo Ha

Il y a quelque chose à admirer des grands mélodrames épiques du cinéma moderne, qui rejettent la fausse sincérité pour passer d’un extrême à l’autre. Ces films, aucunement intéressés en une quelconque subtilité, se jettent corps et âme dans des envolées matérialistes et hypersensibles. C’est pourquoi on est capable de savourer le caractère gonflé d’un Titanic, ses qualités de production indéniables et ses moments tellement ridicules qu’ils en deviennent glorieux. Gangnam Blues est ce qu’on pourrait appeler un film de gangsters à grand déploiement. Une histoire d’amitié, de trahison, de famille, de sacrifice, qui connaît ses forces et ses limites. Le long métrage reste ainsi à l’écart d’une sympathie forcée sur nous et sur ses personnages. On ne pourra jamais décrire Gangnam Blues comme étant profond sur le plan émotionnel, mais celui-ci met tous ses moyens sur sa réalisation. Les scènes de batailles sont peu nombreuses, mais elles gagnent en importance et en impact. La direction photo est souvent magnifique, entre des scènes intérieures aux éclairages prononcés dignes de Hong Kong et autres envols esthétiques. C’est sans oublier la distribution de qualité, particulièrement les acteurs plus âgés. Cependant, les grands moyens de Gangnam Blues ne sont pas sans failles. Le blâme tombe sur le montage du film, bloqué dans la vision accélérée du cinéma populaire. Difficile de trouver un plan dans tout le film qui dure plus de cinq secondes. Cette philosophie serait facile à accepter si elle n’était pas attachée à un récit plus calme et général, si la quantité de discussions tendues ne dépassaient pas les moments de pure adrénaline. Même avec une durée de 135 minutes, on sent que le film aurait pu s’étirer plus longtemps, plonger davantage dans ses personnages. Mais comme Titanic, Gangs of New York et tant de superproductions dramatiques avant lui, Gangnam Blues est une œuvre justifiée par son simple volume. Un film qui croît suffisamment en son extravagance pour l’extirper de la banalité. ***

The Royal Tailor | Lee Won-suk

Décrire The Royal Tailor de Lee Won-suk comme un drame historique serait étirer la définition du genre au point de rupture, tant il se prend peu au sérieux dans la première partie du film. Ses écarts de ton, aussi incongrus soient-ils, ne sont pas mauvais en soi. Le problème est que The Royal Tailor souhaite aborder des questionnements légitimes sur l’évolution de l’art, le passage du flambeau entre une élite conservatrice et une relève avant-gardiste, un maître et un élève déchirés par les conventions. Cette réflexion est noyée par un film trop grand pour avoir la sincérité dont elle a besoin. Comme tant de blockbusters, le long métrage n’est qu’une excuse dérisoire pour montrer des costumes sublimes et des acteurs faussement mélodramatiques. Le tout couvert d’un montage de film d’action qui ne sait jamais comment passer d’une scène à une autre dans les moments les plus difficiles. La Corée du Sud étant devenue célèbre dans les cercles cinématographiques pour ses œuvres d’actions stylisées et ses drames humanistes, force est d’admettre qu’aucun d’eux n’a été présenté ici. **

Goodnight Mommy | Veronika Franz & Severin Fiala

À mesure que le cinéma d’horreur continue de viser un public cible jeune en quête de sensations fortes, il est logique qu’il commence à s’intéresser aux peurs de notre enfance. Spécifiquement, cette peur qu’une personne très proche de nous soit remplacée par un double. Dans The Babadook, le monstre caché dans la chambre d’un petit garnement possède le corps essoufflé de sa mère. Coraline, secrètement le meilleur film d’horreur pour enfants, métamorphose sa charmante illusion d’escapade en un univers tordu que la petite fille doit à tout prix échapper. Goodnight Mommy aborde dans le même sens la mère remplacée, du moins dans la première partie du film, alors que deux frères jumeaux doutent de l’identité de cette femme revenue de l’hôpital. Les symboles sont mis en place – les doubles, les réceptacles, la réutilisation macabre d’objets inoffensifs –, mais le film ne fait rien de ces images, il ne pose aucune interrogation. À la place, Goodnight Mommy devient un simple torture-porn, avec le twist d’être opéré par des petits garçons. C’est la même chose que vous avez vue auparavant, mais un élément a changé pour un autre, alors clairement c’est nouveau.

Un jour il faudrait que réalisateurs et spectateurs comprennent une chose : le gore n’est pas effrayant. Il est répugnant, certes, il peut même être très amusant, mais il ne créé pas de suspense, de tension, ou de trouble quand on fait du dégout une bête habitude. On ne fait qu’attendre que le sang jaillisse dans un décor clinique jamais oppressant. Ses révélations-choc et sa fin ambiguë classique sont tout aussi conventionnelles et sans effet. Si Goodnight Mommy rejoint le cinéma d’horreur et le cinéma d’auteur, c’est en se réfugiant dans leurs pires automatismes. **

La La La at Rock Bottom | Nobuhiro Yamashita

Vous avez probablement déjà vu un film similaire à La La La at Rock Bottom dans le passé; mais ce n’est tout à fait pas celui que vous imaginez. Le récit de l’étoile incongrue qui arrive de nulle part pour s’élever au rang de chanteuse est classique, tout comme le besoin de celle-ci de retrouver un sens à sa vie. La différence est que Nobuhiro Yamashita n’a aucun problème à malmener son personnage principal. Pooch (Subaru Shibutani) n’est pas une fleur délicate laissée dans l’ombre ou quelqu’un dont la timidité cache un talent immense. Il était un voyou bas de gamme jusqu’à ce qu’il soit frappé à la tête par des kidnappeurs mystérieux, pour ensuite devenir un amnésique complètement perdu. Il est pris en charge par la jeune gérante du groupe de musique qu’il a envahi en plein concert, Kasumi (Fumi Nikaido) – quoiqu’elle a ses limites envers l’irresponsabilité de Pooch. Le film se penche sur la construction de la personnalité du chanteur, ce qu’il était avant et ce qu’il est aujourd’hui, maintenant que ses mauvais choix ne sont plus sur sa conscience. Une prémisse intéressante, surtout lorsque le personnage au centre de la réflexion n’a droit à aucun traitement de faveur. Au fait, La La La at Rock Bottom sait qu’il n’est pas sérieux, qu’il est même un peu « stupide » pour citer Kasumi dans la dernière scène; mais Yamshita réussit à trouver un juste milieu entre plaisir coupable et jugement pointu pour éviter que son film devienne une autre machine à rêve. ***

 

Wild City | Ringo Lam

Hong Kong est une ville où règne la confusion. Une métropole dense et désorganisée où dominent l’argent et la corruption, un labyrinthe d’intenses néons, un chaos des plus colorés. Il n’est pas difficile de voir ce qui a pu inspirer tant de réalisateurs d’action de situer leurs récits au cœur d’un endroit aussi riche en possibilités et en personnalité. Après une excursion à l’étranger et une contribution au film d’anthologie Triangle (2007), le cinéaste Ringo Lam revient à ses premiers amours avec Wild City. Ce retour n’est pas instantané, l’aventure prenant du temps à se mettre en marche. Les personnages, surtout celui joué par Louis Koo, sont davantage des forces de personnalité que des figures à plusieurs facettes; ils manquent de naturel lorsque le film est à son plus calme. À mesure que Lam prépare le terrain pour la confrontation finale, qu’il augmente le taux d’adrénaline, que ses acteurs gagnent en liberté, les contraintes qui retenaient ses trois antagonistes éclatent. Les acteurs et le lieu sont réunis dans la même cause, et Wild City devient alors le thriller précis et explosif qu’on anticipait. Le nouveau départ est lent pour le réalisateur, mais la vitesse maximale est toujours aussi excitante. ***

Some Kind of Hate | Adam Egypt Mortimer

Some Kind of Hate est un film qui aurait dû sortir il y a dix ans, lorsque le mouvement emo était à son paroxysme. Des groupes tels My Chemical Romance et Fall Out Boy étaient régulièrement sur les palmarès, Blink-182 et Green Day adoptèrent l’image, et Avenged Sevenfold était étrangement perçu comme un bon groupe métal. Il serait facile de discréditer et de ridiculiser le mouvement une fois de plus, mais je ne vais pas le faire. Parce que je comprends. C’était un style de musique fait pour des adolescents perturbés, incapables d’exprimer leurs émotions correctement. Il y avait un besoin derrière tout ça. Mais si le post-punk a réussi à se construire une réputation posée, intelligente et créative, la musique emo n’a jamais pu dépasser son propos très immature et son image en vente dans tous les Hot Topic de ce monde. C’est un genre qui répondait aux interrogations véritables de son public de la manière la plus lamentable et infantile possible.

Some Kind of Hate suit le même raisonnement que ses homologues musicaux, prenant une problématique légitime pour son public, l’intimidation et le suicide, et la simplifiant excessivement jusqu’à ce que le film devienne un slasher flick. Et même pas un bon slasher flick, avec des effets spéciaux qui se limitent au même truc de gorge tranchée mort après mort. Les acteurs sont plus durs à regarder que la violence à l’écran! Ils sont de véritables morceaux de jambon auxquels on a donné quelques lignes de dialogues, des personnages faits sur mesure pour préparer leur meurtre à un point tel que leurs morts ne sont pas effrayantes ou satisfaisantes. Elles offrent seulement le soulagement que le film approche de sa conclusion – si on peut appeler ça un « soulagement ». Qu’il se prétende comme un film sur l’intimidation ou sur un fantôme meurtrier, Some Kind of Hate est pitoyable pour tous ceux concernés. *

 

The Visit | Michael Madsen

Beaucoup de potentiel réside au centre de The Visit. Ce n’est pas seulement l’aspect documentaire du projet, qui porte sur un des programmes internationaux des plus obscurs ; ce sont aussi les questions philosophiques que le film se pose sur la définition de l’humanité, propices à une poésie scientifique et cinématographique. Hélas, le documentaire perd son public dans d’innombrables conversations de fonctionnaires, loin du nouveau courant de vulgarisation scientifique des dernières années. Ses tentatives d’élargir ses horizons dans le lyrisme ne sont guère meilleures. Sans doute inspiré par Visitors de Godfrey Reggio, le film passe 90 % de son temps à l’extérieur des entrevues sur des séquences filmées au ralenti, des fois tournées à l’aide d’un drone aérien. Sans images et sans propos importants, The Visit plonge dans l’ennui qui sépare les deux mondes. Le film réussit à retrouver son chemin à travers des interrogations plus urgentes et fondamentales, mais c’est trop peu trop tard pour une idée aussi ambitieuse, grande comme l’univers. The Visit est une œuvre aussi intrigante qu’incomplète, mais sa prémisse mérite d’être explorée davantage à l’avenir, avec l’humanité et l’imaginaire qui lui revient. Si 2001 : A Space Odyssey ne l’avait pas déjà fait. Ou Solaris. Ou Close Encounters of the Third Kind. Ou Under the Skin. Ou… **

 

Shrew’s Nest | Juan Fernando Andrés, Esteban Roel

La raison pourquoi le concept de la famille dysfonctionnelle attire plusieurs cinéastes d’horreur depuis bien longtemps, c’est par son incongruité et des sous-entendus inquiétants concernant l’origine du mal. Dans une grande quantité de films d’épouvante avec antagonistes précis, le mal est toujours vu comme un incident isolé, une personne qui flanche tout d’un coup, une créature inhumaine ou un groupe de déséquilibrés qui se réunissent par coïncidence. Cela permet de faire une délimitation nette entre eux et nous, entre un évènement inexpliqué et notre monde rationnel. La famille dysfonctionnelle, celle de Texas Chainsaw Massacre et de Flesh for Frankenstein, suppose au contraire que le mal peut se transporter de génération en génération, non pas à travers une malédiction quelconque, mais par leurs valeurs principales. Après tout, qu’est-ce qui pourrait être plus fondamental à la civilisation humaine que le procédé qui permet à celle-ci de durer des millénaires?

Shrew’s Nest de Juan Fernando Andrés et Esteban Roel pousse la réflexion encore plus loin, argumentant que l’institution et le conservatisme de la famille traditionnelle, avec le père autoritaire et la femme au foyer, apportent eux-mêmes ce sentiment de répression violente. Le personnage de Montse, n’ayant rien d’autre dans la vie que les murs de l’appartement familial et enviant sa petite sœur qu’elle voit comme sa propre fille, fait tout en son pouvoir pour maintenir ce rêve d’une famille paisible qu’elle n’a jamais eu. Mais les liens qui unissent Montse, sa sœur et le voisin trouble Carlos ne sont pas fixés par terre. Leurs rôles changent à l’intérieur de cette famille reconstituée, et créent en retour nombreux parallèles riches en signification. Cela aurait été impossible sans les performances magistrales des actrices principales, Macarena Gomez et Nadia de Santiago, qui entretiennent une superbe chimie ensemble.

Le film fait le pont entre le cinéma gothique de l’ère classique, les suspenses psychologiques du milieu du siècle et les tendances gores postmodernes. Il valse entre ses trois composantes avec brio, sans qu’elles se déchirent ou qu’elles se nuisent entre elles. La réalisation n’est pas sans bémol cependant. Étant le premier long-métrage des deux cinéastes, ils semblent avoir manqué d’assurance malgré une direction sans reproches, et ont décidé de placer une bande sonore orchestrale par-dessus tout le film. Celle-ci n’est jamais mauvaise ou hypermanipulatrice, elle fait plutôt office d’un trop-plein, d’une addition complètement inutile, qui empêche le film d’atteindre la froide austérité de ses inspirations. Mais mis à part quelques faux pas d’inexpérience, Shrew’s Nest témoigne d’une grande intelligence et d’un certain équilibre dans le cinéma d’horreur. ****

 

Ryuzo and the Seven Henchmen | Takeshi Kitano

Avant de devenir le célèbre réalisateur de films de yakuzas, Takeshi Kitano était surtout connu en tant que comédien et animateur du l’émission télévisée Takeshi’s Castle, jeu télévisé d’épreuves absurdes et un tantinet sadiques envers ses compétiteurs. Après nombreux films policiers, drames, et ses deux opus ultra-violents Outrage et Beyond Outrage, Beat Takeshi revient à ses origines humoristiques, tout en gardant un pied planté fermement dans son sujet de prédilection. Ryuzo and the Seven Henchmen va plus loin qu’une simple comédie mettant en vedette d’anciens yakuzas; le film semble aussi mettre en image l’angoisse du réalisateur par rapport à sa propre vieillesse, maintenant âgé de 68 ans. Un sentiment de nostalgie plane sur tout le long-métrage, avec les souvenirs du gang illustrés à la manière du cinéma de yazukas classique. Mais il serait inexact de décrire cette nostalgie comme triomphante, une leçon envers les tendances actuelles insensibles; ceci n’est pas une apologie du bon vieux temps. Le contraste entre la philosophie familiale d’antan et l’escroquerie corporative d’aujourd’hui est bel et bien souligné, mais c’est l’écart entre la nostalgie des anciens bandits très fiers et leur réalité actuelle décalée du reste du monde qui est le point central de l’œuvre. Pour Ryuzo et Kitano, leurs souvenirs sont teintés par l’imaginaire du cinéma classique, des pellicules noir et blanc montées avec tonus. Certains personnages mineurs, surtout utilisés à des fins comiques, semblent tout droit sortis des vestiges d’une période lointaine du 7e art, comme le comédien de vaudeville et le cowboy moderne. Malgré cela, le réalisateur et le yakuza arrivent à une conclusion identique, que ces mémoires sont destinées à mourir, à disparaître avec eux, alors autant disparaître dans un feu d’artifice. Ryuzo and the Seven Henchmen est un exemple de comédie estivale qui frappe toutes les bonnes notes, qui cerne la simplicité, l’absurdité et l’intelligence dans chacune de ses situations. C’est un film joyeux, divertissant et loin d’être ignorant. ****

 

Catch Me Daddy | Daniel Wolfe, Matthew Wolfe

Catch Me Daddy suit les difficultés de deux adolescents de se détacher de leur héritage familial; du moins, c’est le cas au début. Son fil narratif est d’abord très mince, vagabond; ce qui transpire, c’est surtout la direction, les éclairages néon impressionnistes, la caméra dansante. La meilleure scène se déroule dans une discothèque, où les caisses de son et les centaines de lumières créent un cataclysme sensoriel hypnotisant. On a l’impression de regarder une version allongée de We Found Love de Rihanna, mais c’est le moindre de ses problèmes. Car jusqu’à présent, on pouvait compter sur la présence d’éclairage. Tout de suite après cette excursion, le film entre sa portion la plus sombre, ce qui veut dire que l’on ne voit presque rien à l’écran. J’ignore si la projection était mal ajustée ou si le film est vraiment aussi imperceptible, mais lorsque le récit se déroule au plus noir de la nuit, le mieux que l’on puisse déceler est quelques silhouettes peu définies. Au pire, on ne voit strictement rien. L’ambiance du film devient beaucoup plus lourde et plus violente, et on réalise petit à petit que le sujet véritable de Catch Me Daddy est le crime d’honneur, aboutissant dans une fin forte… mais inutilement cruelle envers ses personnages. Il y a beaucoup de choses à dire sur un cinéma d’auteur mondial qui carbure en ce moment à la philosophie de cruauté de Michael Haneke. Tout comme sur cette fausse conception des jeunes réalisateurs selon laquelle le seul moyen d’être considéré sérieusement sur la scène cinématographique est d’aborder des scénarios « durs » et « sérieux ». Ce qui est sûr, c’est que Catch Me Daddy est un premier film, naïf et surexcité, qui souscrit sans broncher aux paramètres d’un cinéma de salauds. **

 

Cop Car | Jon Watts

À sa plus simple expression, Cop Car est un excellent setup : deux enfants volent une voiture de police perdue dans le fond des bois et le shérif veut la récupérer à tout prix. La prémisse a une plus longue longévité que l’on imagine au départ, puisque les deux jeunes protagonistes ne se sont pas seulement enfuis avec la voiture, mais tout ce qui se trouvait à l’intérieur. Le film de Jon Watts trouve son inspiration dans les premières comédies de frères Coen, spécifiquement Raising Arizona, avec son schéma néo-western, ses personnages infantiles dépassés par les évènements, et son humour physique. La performance de Kevin Bacon ne se manifeste pas dans des sensibilités « camp », exagérées, dignes des pastiches de films d’exploitation. Son talent d’acteur vient plutôt dans sa première scène. Celui-ci stationne sa voiture de police pour se débarrasser d’un corps, revient à l’emplacement désormais vide, et court d’un air paniqué dans les plaines – tout ça avec très peu de dialogues. L’acteur trouve le moyen d’incarner le ridicule et l’affolement sans tomber dans une trop grande exagération, et la retenue générale du long-métrage nous permet d’entrer le délire sans nous forcer.

Oui, Cop Car est un bon setup, mais pas vraiment une histoire complète. Lorsque l’antagoniste absolu entre dans la mêlée, on imagine être à mi-chemin dans le récit, et non vingt minutes avant la conclusion. Le film dure 88 minutes, pourtant on a l’impression qu’il est beaucoup plus court. Ça n’aide pas que Watts, réalisateur-scénariste, sembler ignorer comment terminer ce jeu de chat et de souris, et l’altercation finale se termine dans un dégonflement décevant. Kevin Bacon revient même menacer les enfants dans un retour inattendu, et la deuxième fin est aussi insuffisante que la première. Mais pour un petit et simple exemple de la comédie indépendante américaine, Cop Car amuse et divertit plus que le contraire. Il n’a pas de véritables défauts, ce sont ses qualités qui ne se maintiennent pas aussi longtemps que l’on souhaiterait. ***

 

Fatal Frame | Mari Asato

L’histoire se répète encore une fois. Une autre adaptation cinématographique d’un jeu vidéo qui tombe à plat. Depuis plus de vingt ans (Super Mario Bros., 1993), nous sommes habitués à de tels échecs, mais il y a quelque chose à propos de Fatal Frame, basé sur la série d’horreur culte de Tecmo, qui réussit à le sortir du lot. La très grande majorité des adaptations de jeu vidéo sont créées par l’industrie hollywoodienne, en prenant un concept plus ou moins connu dans la culture populaire qui emprunte déjà les paradigmes du cinéma d’action, et le transformant en un film médiocre et peu mémorable. Du côté oriental, les adaptations de jeux sont surtout des séries ou des films animés, conçus spécifiquement pour plaire aux amateurs des produits originaux. Mais il existe quelques cas où ces adaptations japonaises sont tournées en prises de vue réelles, avec très peu de budget et encore moins de limites créatives.

Fatal Frame est un échec tellement grandiose qu’il en devient fascinant, qu’il est impossible à quitter des yeux. C’est une des adaptations de jeu vidéo les plus folles que l’on pouvait imaginer, et le film en est meilleur ainsi. On peut repérer certaines qualités. La texture de pellicule, ajoutée à la poussière visible dans les rayons du soleil, donne l’impression de regarder une peinture de près. Ses moments oniriques sont à la fois frappants et atmosphériques, et le scénario aborde le thème du suicide avec beaucoup plus de tact que tous les autres films sur le sujet présentés au festival cette année (Bridgend, Some Kind of Hate). En regardant attentivement, on a la preuve qu’un film basé sur Fatal Frame pourrait fonctionner. Mais pour chaque élément qu’il réussit, il en rate un autre de manière spectaculaire. Il y a des scènes, vers la fin du film, tellement exagérées qu’elles nous laissent bouche bée, incrédules à ce qui se déroule à l’écran. Et pourtant, ce qui distingue Fatal Frame de tous ses compatriotes, c’est que même son caractère ridicule est captivant. C’est un grand mélange incongru et imprévisible de victoires honorables et de déroutes incroyables.

Le plus dommage, c’est que le film va immanquablement teinter la perception de la série de jeu originale pour un public de « gamers » à la mémoire courte et sélective. Qu’à cela ne tienne, je préfère être fou qu’être médiocre. **

 

Synchronicity | Jacob Gentry

Il est impossible, pendant un visionnement de Synchronicity, de ne pas penser à l’autre film important concernant le voyage temporel réalisé dans le circuit indépendant américain, soit Primer de Shane Carruth. Précisément, Synchronicity serait le film qui serait advenu Primer s’il avait passé beaucoup trop de temps sur la direction artistique. Certes, cette direction artistique est très bonne. On sent que les artisans ont mis beaucoup de labeur dans la conception et la construction des décors, dans la recherche des lieux de tournages extérieurs, dans la coloration des images et même dans les éclairages excessifs. C’est un film plaisant à regarder. Malheureusement, on ne peut dire que le même travail a été appliqué sur le scénario, l’unique raison d’être de tant de films de science-fiction. D’un côté, les conversations scientifiques sont faibles, relevant plus d’un technobable creux que d’un semblant d’explication réaliste. De l’autre, les dialogues se noient dans les phrases pseudo-philosophiques des pires élèves du néo-noir de Christopher Nolan, avec des citations aussi fluides qu’une tonne de briques. Cela est exacerbé par un jeu d’acteur qui nous fait pousser de longs soupirs après chaque scène. Michael Ironside, qui n’en a rien à foutre, est sans doute le meilleur acteur de la distribution : tous les autres se forcent trop pour leur propre bien. Synchronicity n’a ni le scénario incontestable, ni le propos intelligent pour le permettre d’atteindre ses inspirations de néo-noir de science-fiction. C’est la définition de « style over substance ». **

 

On the Horizon | Pascal Payant

Dans le meilleur des mondes, un cinéma indépendant devrait être celui qui prend des risques, qui ose aller à l’encontre des conventions établies, qui prépare le terrain pour un nouveau cinéma et de nouveaux auteurs. Depuis plusieurs années, c’est exactement le contraire qui est survenu. Le cinéma indépendant américain est devenu une autre image à vendre, avec ses propres vedettes et son propre esthétisme populaire, dans le but de créer les prochains réalisateurs hollywoodiens à commande. Ce constat est trop gros pour être abordé davantage dans ces lignes, alors concentrons-nous sur un exemple précis, On the Horizon : un vidéoclip pour un groupe indie pop anonyme, une publicité d’American Apparel transformé en un pénible long-métrage de 93 minutes. Les premières séquences désertiques affichent des influences (lire : copies) de Gerry de Gus Van Sant et The Brown Bunny de Vincent Gallo, mais le film avec lequel On the Horizon a le plus en commun est Like Crazy. Et s’il y a un film qu’il ne faudrait jamais au grand jamais copier, c’est bien l’œuvre détestable, immature, idiote, égoïste et franchement irresponsable qu’est Like Crazy! Le film de Pascal Payant s’intéresse lui aussi aux réunions et aux déchirements d’un couple impossible, à la différence que sa compréhension des relations interpersonnelles est encore moins crédible. Les deux amoureux se chicanent, puis se pardonnent dix secondes plus tard, et tout est réglé. Répétez cette formule jusqu’à l’épuisement. Ce n’est pas sans oublier les mannequins choisis pour incarner les multiples rôles du film, que je refuse de décrire comme des acteurs, et qui ont été sélectionnés que pour leur apparence physique et absolument rien d’autre. On the Horizon va plus loin que l’esthétique commerciale à saveur « indie »; il rend cette idéologie plus hypocrite et écervelée qu’auparavant. *

Crumbs | Miguel Llanso | ****

Crumbs est peut-être le premier film de science-fiction éthiopien, celui-ci s’inscrit sans problème dans la tradition du cinéma onirique africain. La seule différence est le changement de mythologique imposé par l’invasion de la société de consommation occidentale. Les dieux tout puissants et les forces mystérieuses qui veillaient sur cette terre sont partis depuis longtemps, et ont été remplacés par des artéfacts laissés par l’ancienne civilisation; une figurine de tortue ninja, un vinyle de Michael Jackson, une épée en plastique. L’histoire et la culture sont désormais considérées uniquement pour son caractère monétaire, vendues pour un prix dérisoire, et leurs espoirs sont maintenant accueillis par un père Noël baignant dans la bureaucratie et les promesses creuses. Au-dessus de leurs têtes, un vaisseau immense, sûrement en quête d’un monde meilleur.

Le récit du voyage initiatique fantastique se retrouve démembré par le contexte politique contemporain, sans qu’il devienne un grand podium au profit d’une morale. La pureté des symboles est remplacée par les promesses de la mondialisation, qui se révèlent trompeuses pour des personnages principaux qui ont désespérément besoin d’espoir. Les inquiétudes ne sont pas dans l’invasion, mais dans le trou qu’elle laisse derrière elle, les couleurs et la vie vidées dans chacune des images. En adoptant le format de la science-fiction, Crumbs devient un commentaire très actuel et fascinant sur l’impact des grandes puissances occidentales modernes sur la foi et l’innocence des moins fortunés. Il démontre la nécessité et les possibilités sociales vivant au sein d’un cinéma africain et fantastique. ****

 

H. | Rania Attieh, Daniel Garcia

Ce que le climat mondial actuel nous a appris, c’est que même devant l’apocalypse, la violence et une fin qui semble inévitable, l’être humain continuera de vivre son existence comme si ne rien n’était. H. de Rania Attieh et Daniel Garcia rejoint les réflexions de Lars Von Trier (Melancholia) et Abel Ferrara (4:44 Last Day on Earth) sur la fin du monde, à la différence que celle-ci ne se manifeste pas par la destruction complète de toute la planète, mais par le jugement dernier des dieux grecs. Les deux personnages principaux féminins ont construit leurs avenirs et leurs faux espoirs sur leurs progénitures; la plus jeune attend un enfant de son conjoint infidèle, un bébé qui disparaît soudainement de son ventre. La plus vieille, vivant une existence paisible avec son mari, doit s’en remettre à des poupées ultra-réalistes (reborns) pour éclairer son quotidien monotone.

H. fait le pari de la normalisation. Les changements ne sont pas mis en scène comme les premières minutes époustouflantes de Melancholia; ils surviennent du coin de l’œil, en un instant, et personne ne semble s’inquiéter. Cela permet au film d’enchaîner des images fortes et étranges sans qu’on puisse saisir toute la symbolique derrière elles, se gardant ainsi une aura de mystère. Il advient parfois que la caméra reste trop longtemps sur certaines images, et qu’elles ne soient pas assez chargées ou poétiques pour passer subtilement dans le récit. En revanche, le film ne force aucune signification sur le spectateur ou lui récite de grands discours qui expliquent tout son contenu. C’est une expérience plus sensorielle que philosophique; sa vision est frappante et intrigante alors que son propos se construit lentement mais sûrement, cachée à travers ses objets les plus anodins. Malgré une dernière partie qui bâcle la conclusion des deux histoires parallèles, échappant un peu de sa grâce, H. est un ovni dans la relève du cinéma indépendant américain obsédé par la jeunesse; son refus des réponses rassurantes laissant place à un doute des plus opaques. ****

 

Nina Forever | Ben Blaine, Chris Blaine

La mode des mélanges des genres doit être stoppée à tout prix, ou du moins atténuée. Des exemples réussis de cette approche existent, où les tableaux se décuplent et s’approfondissent pour former un tout majestueux (comme Holy Motors), mais ces derniers temps, la majorité de ces expérimentations n’ont laissé que des œuvres extrêmement confuses et indécises (comme Cloud Atlas). Nina Forever est la dernière victime de cette idée séduisante, mais oh si compliquée. Il ne sait pas s’il veut être un film d’horreur sexuelle à la Cronenberg, une comédie noire savoureuse ou un film romantique à la sauce indie. Et il ne convainc dans aucune de ces catégories – sauf peu-être la comédie romantique, auquel il adhère dans sa structure répétitive et lassante. Ce manque de direction se constate surtout dans un montage qui essaye tant bien que mal de camoufler ses écarts de tons, en balançant une chanson rock par-dessus, ou en les amplifiant, alternant maladroitement des plans doux et viscéraux. Tout cela ne faut se ressortir l’attitude d’un long-métrage incapable de s’appliquer d’un côté comme de l’autre. Nina Forever est à l’image de la relation amoureuse qu’elle porte à l’écran, un film vacillant qui ne sait pas ce qu’il veut. **

Kahlil Gibran’s The Prophet | Roger Allers, Gaëtan Brizzi, Paul Brizzi, John C. Gratz, Mohammed Saeed Harib, Tomm Moore, Nina Paley, Bill Plympton, Joann Sfar, Michal Socha

Le cinéma d’animation et la littérature, dans leur forme la plus pure, tournent autour du concept d’abstraction. L’animation n’est pas la réalité, il est une construction totale de l’imaginaire mise sur papier. Le détail et la production ne cache pas le fait que cet univers a une fin, qu’il n’existe en dehors du cadre. La littérature obéit d’une certaine façon aux mêmes règles, construisant son monde uniquement sur des mots et des signes, et le caractère incomplet est le même. Dans les deux cas, le spectateur ou le lecteur remplit les espaces vides, calibre les ambiguïtés, complète l’image soi-même, et cette dimension participative est celle qui donne les lettres de noblesse aux deux formes d’art. Quel dommage serait-ce si la magie et la poésie de l’abstraction se perdait dans une obsession de complexité.

Kahlil Gibran’s The Prophet sacrifie cette abstraction au profit des conventions populaires instaurées par le grand succès des films de Disney. Il existe bien un beau film à l’intérieur de ce projet ; plusieurs même ! L’idée de porter en images les poèmes philosophiques de l’auteur à travers plusieurs procédés d’animation différents est honorable. Ses images sont saisissantes, plus grandes que natures, et variées, mais elles sont retenues par une structure globale à la narration encombrante, aux personnages unidimensionnels, à l’humour enfantin et aux chansons sans âme. Le personnage-titre est incarné par Liam Neeson, à la voix trop singulière pour passer inaperçue et pas assez émotive pour soulever le matériel qu’on lui donne. Cette voix vient jusqu’à envahir les courts-métrages au centre du film, expliquant d’une voix monotone toute la signification de ce que l’on voit à l’écran au lieu de nous laisser respirer. Aussi émouvants que sont certains instants, le résultat d’ensemble n’est que décevant et frustrant. **

 

They Look Like People | Perry Blackshear

L’incertitude de la jeune génération devient de plus en plus affolante pour celle-ci. Les grandes peurs et les grandes attentes s’écrasent sur elle avec de plus en plus de force, et dans cette incompréhension, il est bien possible que plusieurs d’entre eux craquent sous la pression. They Look Like People suit deux jeunes amis qui cherchent à reprendre le dessus sur leur vie. Christian essaye de gagner son pain dans une compagnie, de montrer sa domination et son assurance à tous ses collègues, écoutant même des discours motivateurs sur ses écouteurs. Son meilleur ami, Wyatt, gère son stress dans la paranoïa schizophrénique, convaincu qu’une guerre entre l’humanité et des créatures imposteurs se prépare.

They Look Like People ne construit par sa tension sur la légitimité de cette crainte, sur la frontière entre cauchemars et réalité. Le film n’essaye pas de cacher que Wyatt est atteint de maladie mentale, qu’il consulte un docteur pour celle-ci, qu’il a eu ces problèmes depuis un bon bout de temps. La question n’est pas si la terre va être envahie ou non par ces monstres, mais si Wyatt va passer à l’acte, s’il va commettre un crime irréparable envers une personne innocente ou même son meilleur ami. On ignore quand peut-on avoir confiance en lui. Ce doute qui réside dans à travers le quotidien permet au film d’utilise ses ressources limitées d’une manière efficace, en plus de ses acteurs très justes dans leurs rôles.

Cependant, le film ne tient pas ses promesses jusqu’au bout, et après tous ces moments d’incertitude sur les peurs de Wyatt, il se retrouve à capituler devant l’idéologie du pay-off du cinéma d’horreur actuel. Il faut donner au public ce qu’ils sont venus voir, il faut leur montrer la transformation de ces imposteurs en viles créatures. They Look Like People laisse alors de côté sa véritable horreur pour donner place aux effets spéciaux, dont une métamorphose par ordinateur qui n’apporte rien sauf un trou dans le budget. Cette excursion est décevante, mais pas assez pour dérailler tout le long-métrage, qui effraye par son minimalisme et son inquiétude. Un petit film qui avance dans la bonne direction. ***

 

The Invitation | Karyn Kusama

J’ai fait une grave erreur en allant voir The Invitation : regarder un film faisant partie d’un genre que je déteste profondément, le film de secte sanguinaire. Il y a plusieurs raisons pourquoi ce type d’histoire me donne la même réaction allergique, une envie de grimper les murs en désespoir. On pourrait accuser le genre de subsister à une hystérie fondée sur des stéréotypes peu renouvelés, créée lors de la folie de la famille Manson dans les années 60. La foi aveugle et dominante est un sujet valable pour le cinéma d’horreur, mais au lieu d’aborder des réflexions importantes qui risquent d’égratigner le fondamentalisme religieux au cœur de la société américaine, elle se rabat toujours sur le brainwashing meurtrier. Mais on pourrait donner une raison plus simple, soit que ces films sont incroyablement évidents dans leurs scénarios! Il n’y a aucun doute, aucun trouble qui se dessinent dans nos têtes face aux intentions des personnages, puisque les performances ne sont jamais subtiles ou crédibles. Que des amis soient subitement invités par un couple qu’il n’ont pas vu depuis deux ans, c’est étrange. Lorsque la conjointe entre en scène en portant la même robe que les femmes de Manos : The Hands of Fate, qu’elle fasse un discours sur comment la douleur est seulement optionnelle, et que son compagnon montre une vidéo de la mort d’un des participants de la secte, c’est assez clair. Et on est seulement quinze minutes dans le film. C’est très douloureux de regarder des gens être incapable de démystifier une énigme pendant une nuit entière alors qu’on l’a fait en trois minutes, quand les personnages secondaires sont aussi idiots et que le scénario est exagéré et manipulateur à ce point. On va sûrement brandir des œuvres comme Rosemary’s Baby pour prouver l’invalidité de cette théorie du film de sectes, mais chaque règle a ses exceptions, et The Invitation n’en est clairement pas une. *

 

Cosmodrama | Philippe Fernandez

Cosmodrama ne donne pas l’impression d’être un film, et c’est sûrement le plus grand problème de son évaluation. Celui-ci est beaucoup plus similaire à une web-série, dans sa fragmentation en plusieurs parties aux durées très variables, aux fondus au noir rapides et incongrus dans le contexte d’un long-métrage, et la progression plutôt tranquille. Le format cinématographique est discutable, mais si l’on regarde Cosmodrama comme étant une web-série, forcé d’admettre que c’en est une très bonne. La comédie calque ses situations sur les séries de science-fiction des années 60 et l’absurdité qui naissait de leurs moindres moyens. Cependant, la science qui est discutée à l’intérieur du vaisseau spatial est basée sur des connaissances et des recherches actuelles, ancrée dans la réalité. C’est en quelque sorte une version humoristique de la série Cosmos, construisant ses blagues non pas sur des évènements extravagants, mais sur l’incapacité de l’équipage à cohabiter avec ce qu’ils savent et surtout ce qu’ils ignorent. L’astrophysicien, faisant ses recherches en compagnie de son propre double, guide la grande partie du récit en plus d’offrir une performance attachante, tandis que le psychologue, qui vit une crise existentielle en découvrant que la raison n’est pas indispensable à la vie, est sûrement le personnage le plus drôle de toute l’aventure. Quel que soit le format qu’on associe cet enchaînement de situations, Cosmodrama est une vulgarisation scientifique des plus originales et intéressante des dernières années, rejoignant les apparitions enjouées de Neil de Grasse Tyson et les remix de Carl Sagan. Ce n’est peut-être pas un « film », mais le résultat vaut bien un petit coup d’œil. ***

 

Socialphobia | Hong Seok-jae

Que ce soit dans la culture de la force dans l’ouest ou les structures sociales dominantes de l’est, le cinéma ne manque pas d’histoires d’intimidation. Avec l’avènement d’internet, ce sujet augmente de volume avec la nouvelle mentalité de mob et la rapidité auxquels l’information et les rumeurs se transmettent. Socialphobia est un bon effort pour actualiser la problématique au cinéma – avec au passage la meilleure mise en scène d’interface web jusqu’à maintenant –, mais s’il est assez respectueux pour ne pas abuser de bonne foi, le film ne va pas assez loin pour entrer dans le vif du sujet. Le drame attaché au grand traumatisme des jeunes garçons qui trouvèrent le corps pendu de la fille, ainsi que leurs lourds sentiments de culpabilité face à leur volonté de la menacer chez elle, est trop longtemps mis de côté pour un récit d’enquête sur la réelle cause de sa mort. Dans les circonstances, le scénario est assez crédible – mis à part le service de police qui semble n’en avoir rien à foutre – et ne part jamais dans de grandes exagérations qu’il pourrait regretter. Ce choix est acceptable, mais on ne peut chasser l’idée que le film devrait passer son temps sur des choses beaucoup plus urgentes et importantes. Ultimement, Socialphobia délaisse ce procédé scénaristique et devient honnête envers ses personnages et son sujet, ce qui lui permet de garder sa légitimité. C’est une tentative honorable qui pourrait être améliorée davantage en étant plus exigeante face à soi-même, certes, mais elle évite suffisamment de pièges sensationnalistes pour se justifier. ***

 

Assassination | Choi Dong-hoon

La règle dicte que si l’on observe quelque chose d’étranger assez longtemps, on finit par s’y habituer. Un auditoire naïf ou non averti pourrait considérer le cinéma d’action coréen, encore peu représenté de ce côté de l’océan, comme une alternative « exotique » à la formule hollywoodienne, mais ce n’est tout simplement pas le cas. Au contraire, c’est une cinéma qui excelle dans les paramètres mis en place par l’industrie américaine, que ce soit le montage dynamique, la caméra en mouvement, le scénario bien ficelé et ses scènes d’actions très complexes. Si Hollywood était aussi compétent à son boulot que ses élèves, nos étés seraient beaucoup moins pénibles. Assassination de Choi Dong-hoon a les éléments de base pour être un film d’action réussi, mais il va plus loin dans ses intentions, désirant cerner un terrain vaste dans son paysage cinématographique. C’est un mélange entre un drame historique à grand budget et un film d’action très violent à la Inglorious Basterds, dont la fusion n’est pas aussi fluide qu’on le souhaiterait. S’il est beaucoup plus gigantesque et excitant que l’autre superproduction historique coréenne du festival, Gangnam Blues, il manque sa finesse et sa vision singulière. Chacune de ses composantes est coincée entre ses forces et ses faiblesses. Les décors et les costumes sont très détaillés et coûteux, mais les scènes dramatiques sont pompeuses. Le combat final est enlevant, mais l’action qui la précédait est inégale. La mise en scène et le scénario sont dynamiques, mais aussi typiques des deux genres. Assassination a au moins le réflexe de rester plus ou moins divertissant et engageant durant la majorité de ses 140 minutes. Il réussit éventuellement à marcher sur le fil entre action et histoire sans tomber dans le vide. ***

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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