Marc Morin (Patrick Huard) enregistre une promo pour son prochain talk-show. Son manque d’enthousiasme n’a d’égal que son irritation, cette dernière grandissant à mesure qu’il rate ses prises. Après plusieurs tentatives, celui-ci s’exclame : « ‘Est passée où ma joie de faire ce travail-là?! C’est sûr que c’est pas toi qui l’a! » En contrechamp, le caméraman, sans intérêt dans la situation, regarde l’animateur sans broncher. Plus que tout autre scène dans le film, cette image, cette expression, résume le mieux le visionnement d’Ego Trip en nous incarnant comme un auditoire blasé, fatigué devant des acteurs qui essayent beaucoup trop de nous faire rire.

Ego Trip est une autre satire hypocrite du showbiz québécois, utilisant les mêmes raccourcis et idioties sous le prétexte bancal que c’est juste une comédie. Le film ne se moque pas de la société matérialiste, mais y participe de plein gré, avec de nombreuses références au vedettariat d’ici et d’apparitions des nouvelles à LCN et de Salut! Bonjour. Ainsi, sa prémisse est beaucoup plus proche de la réalité que le film voudrait révéler. Ce n’est pas seulement Marc Morin qui parcourt Haïti dans le but de bien paraître aux yeux du public, c’est toute l’équipe du film qui fait de même, embarquant dans une pathétique odyssée apologétique.

Benoît Pelletier, le réalisateur, prétend ne pas avoir voulu faire un film misérabiliste. Si tel est bien le cas, quelqu’un devrait lui montrer la définition dans un dictionnaire. Haïti ici n’est qu’un décor aux quelques visages passants, conçu pour mettre en scène la rédemption peu crédible de son personnage principal. Sa révélation est atteinte grâce à la psychologie ultra-maniable de tous les personnages, dont les humeurs changent sans justification ou progression. Marc devient furieux lorsque sa collègue de travail décide d’étendre de la boue dans le visage d’une petite haïtienne, même s’il était peu investi dans les difficultés quotidiennes de ces gens quelques minutes auparavant. Sa femme l’appelle un bon matin lui avouant qu’elle s’ennuie de lui, malgré qu’il est parti il y a seulement quelques jours, qu’elle était légitimement en colère contre lui avant son voyage et qu’il n’a encore fait aucun progrès personnel. Les personnages évoluent et régressent selon les besoins de la situation, d’une scène ou d’un gag, résultant dans des rôles grotesques, caricaturaux et sans constance.

Ceux qui vivent jour après jour dans ce décor sont perçus d’un regard extérieur. Leur existence est résumée à des accessoires simplistes ou vouée au service des personnages blancs et c’est seulement en interaction avec ces derniers qu’ils ont des dialogues importants. Sinon, ils ne sont que des visages perdus dans l’image, qui regardent la caméra d’un air méfiant ou trahissant l’incompréhension – et ils en ont tous les droits. Ces gens sont tout aussi manipulés dans le tournage du film que dans le tournage de la tournée médiatique de Morin. La seule chose qui nous empêche d’être offusqués par ce spectacle et cette  malhonnêteté, c’est que l’on a vu tout ça auparavant. On est tellement habitué à cette technique de fausse sympathie, de manipulation émotionnelle malhabile, qu’on ne peut que trouver l’exercice pathétique. Après avoir vu la bande-annonce, impossible d’être surpris d’un tel traitement. Le personnage du hippie bizarre « fif » joué par Guy Jodoin par conte, ça c’était une surprise.

Ego Trip est un film qui ne réussit pas à cacher sa véritable vision du monde, tant en ce qui concerne le divertissement québécois que la misère haïtienne. Il semble inconscient que son hypocrisie est visible à tous, choisissant plutôt de se noyer dans sa sentimentalité en plastique. Même en laissant de côté son caractère social pour le juger purement sur ses capacités comiques, le film transpire une fatigue et une mollesse d’humoristes restés trop longtemps au fond d’un abysse pour vouloir en sortir. Les blagues sont usées, répétitives et passives. Elles font autant pitié que tout le reste. Ego Trip ne nous fait jamais rire; il ne nous fait jamais pleurer! Mais d’une certaine façon, c’est un film bien triste.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.