Âgé de 34 ans, le danseur et chorégraphe Dave Saint-Pierre (La pornographie des âmes, Un peu de tendresse, bordel de merde!) est sur une liste d’attente pour une greffe bipulmonaire. Atteint de la fibrose kystique depuis l’adolescence, les médecins lui donnent encore deux ans à vivre s’il ne reçoit pas de transplantation. À 25% de ses capacités respiratoires, il doit trainer avec lui une bonbonne à oxygène comme un boulet et faire une croix sur la danse (il continuera de chorégraphier des spectacles). L’actrice et metteure en scène Brigitte Poupart, amie proche de l’artiste, décidera de poser sa caméra devant l’attente et cette promesse d’une extension de vie. Saint-Pierre se livrera au regard de sa « soul sister » et à celui du spectateur avec l’idée d’en faire un projet lui permettant de surmonter l’insurmontable, comme si en se livrant de la sorte, il devenait également un sujet pour lui-même, à prendre de l’extérieur.

Derrière tout ce qu’il y a de charnel dans l’œuvre de Saint-Pierre, entre les collisions des corps dans un ballet sauvage et épileptique, le documentaire de Poupart amène à voir toute la candeur du créateur de renommée internationale. Atteindre la limite, coûte que coûte, tant que le corps et le sexe tiennent debout, voilà une idée que l’artiste ne cherche pas à intellectualiser, mais à traduire de manière viscérale, avec une absence d’inhibitions propre à l’enfant. Cette recherche trouve son écho dans la démarche de Poupart, qui en montre le plus possible, sans tabou ni gêne, question d’avoir une longueur d’avance sur l’ombre mouvante de la mort. Lorsque Saint-Pierre lui demande si elle est prête à le filmer jusqu’au bout, elle répond immédiatement par l’affirmative, sans réfléchir. Son documentaire est monté avec la même urgence et nous est présenté en superpositions des images de Saint-Pierre chez lui, des extraits de ses spectacles, des graphiques nous situant dans le temps, des montages sonores-visuels chargés, des entrevues, des chorégraphies filmées. Tout se bouscule, le film est un moyen de se débattre, d’affirmer la complexité de l’existence.

Au-delà des témoignages des proches et des collaborateurs qui ont travaillé avec Saint-Pierre, la parole est également donnée à son chirurgien, Dr. Pasquale Ferraro, qui décrit de manière assez touchante la difficulté de tenir la vie des autres dans ses propres mains. Saint-Pierre dira qu’il préfère ses docteurs froids ou stoïques, Poupart cherchait peut-être à se (et à nous) réconforter en échangeant avec Ferraro.

Over My Dead Body n’est pas une critique de notre système de santé ou un manifeste sur le bien-fondé de signer sa carte de don d’organes; les images parlent d’elles-mêmes et rejettent assez rapidement tout ce qui est extérieur au combat de Saint-Pierre. Le film est par contre un document fascinant sur la relation entre un malade et ses proches, sa famille bien sûr, mais surtout ses amies. Vous prendrez conscience de votre propre mort (je ne veux pas casser le party, mais vous allez mourir); ça vous donnera peut-être envie de faire quelque chose (de plus) de votre vie.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.