Une tendance inquiétante s’est dessinée depuis quelque temps dans le cinéma d’auteur québécois, illustrée principalement par trois films; Félix et Meira, Gurov et Anna, et le sujet du texte ici-présent, Antoine et Marie. Ces trois films partagent une esthétique similaire, un regard distant envers ses personnages, non pas dans l’espace, mais en ce qui concerne leurs sentiments, desquels ils refusent de s’approcher dans des décors aux couleurs ternes. Mais cette illusion de réalisme et de « sérieux » se révèle plutôt une fausse vision d’auteur paresseuse, cherchant à rehausser des récits déjà mièvres et typiques. Décrire ces films comme du cinéma froid serait incorrect; un cinéma froid cultive l’absence d’émotion pour en créer une autre, pour souligner une déshumanisation macabre du personnage et du monde qui l’entoure. Il faudrait plutôt les catégoriser en tant que « cinéma à la température de la pièce », des films qui questionnent très peu et qui sont faciles à oublier. Un cinéma d’auteur à consommation rapide.

Cette mentalité est très facile à comprendre à l’intérieur de la culture cinématographique nationale. Le cinéma québécois a toujours été en opposition avec le sensationnalisme, l’artificialité émotionnelle et les stéréotypes impérialistes du cinéma hollywoodien. Plusieurs cinéastes sont tentés de supprimer ce qu’ils considèrent comme un trop-plein d’émotion  pour laisser les spectateurs et les personnages respirer d’eux-mêmes, ce qui est parfaitement légitime. Il faudrait cependant s’assurer que ces personnages sont bel et bien en train de respirer, qu’ils vivent, qu’ils ne sont pas étouffés par un scénario dominant et une réalisation qui refuse de les aider. Sans vision créative, réflexion sociale, ou ouverture, ceux-ci sont condamnés à réaliser des films cliniquement morts. Mais il y a une chose qui distingue Antoine et Marie des deux autres films mentionnés plus tôt : il ne s’agit pas d’une histoire d’amour. Ce n’est pas une rencontre impossible entre deux personnes de groupes ethniques différents à peine plus poussée que les drames amoureux d’habitude, ni une affaire entre un enseignant et une étudiante qui laisse de glace. Non, Antoine et Marie est un film sur le viol. C’est là que ça se complique.

Parce que le viol est difficile à aborder et à rendre crédible au yeux du public. C’est un acte d’une telle gravité, d’une telle horreur, que le mettre en images d’une façon respectueuse, justifiée, honnête et réfléchie est extrêmement complexe. Très peu de réalisateurs sont capables d’affronter ce défi colossal. La seule personne qui a réussi dans notre cinématographie est Anne-Claire Poirier, surtout avec Mourir à tue-tête qui explore l’acte ainsi que la représentation. Car le courage, la compassion et le talent ne suffisent pas ici : il faut aussi prendre en compte l’humilité et une réflexion constante.

Jimmy Larouche n’est pas un de ces réalisateurs. Jimmy Larouche est un cinéaste à sujets; qui traite tour à tour de thèmes « sérieux » que pour leur gravité et leur caractère-choc. Sinon, ses films sont basés sur une compréhension sommaire et simpliste de leurs problématiques. Antoine et Marie n’a rien de nouveau à dire sur le viol, il a seulement la sensation qu’il doit en parler, peu importe comment, et cette pauvre justification lui suffit. Pour son deuxième film, le réalisateur a délaissé l’horreur psychologique maladroite de La cicatrice pour s’intégrer au mouvement de couleurs blêmes de ses collègues. Il donne l’impression d’une vision respectueuse et retenue, mais qui, en réalité, se révèle sans conviction et désincarnée, ce qui, considérant la gravité de son sujet principal, est un assez gros problème.

Toutes les composantes d’Antoine et Marie sont empruntées, pour ne pas dire « copiées », d’une quantité incroyable de films québécois des dernières années. Outre la réalisation très typique, on y retrouve le décor de concessionnaire et les grévistes du Vendeur, la décharge de Carcasses, la performance de Pierre-Luc Brillant dans La mise à l’aveugle, la performance de Sébastien Ricard dans Une jeune fille et Avant que mon cœur bascule, l’interrogatoire de Sophie Lavoie, les plans filmés de dos, très proches, visibles dans toutes les premières œuvres de réalisateurs, et bien sûr, la scène de viol dans Marécages. Antoine et Marie prend tous ces éléments de films plus réussis pour ensuite passer dessus avec un rouleau compresseur, évacuant toute trace d’humanité et d’originalité. De ce fait, la seule chose qui risque d’engendrer un malaise est sa direction photo, qui est probablement la pire du cinéma québécois depuis un certain temps. On est sans cesse témoins de plans déséquilibrés, avec des lignes de force qui vont dans n’importe quel sens, avec des compositions rigides et des couleurs fades. Puis la caméra décide de se placer si près du visage de ses acteurs qu’on pourrait apercevoir la buée de leur respiration dans la lentille.

Antoine et Marie explore un sujet difficile avec si peu d’impact et de savoir-faire que ses coups de poing ne font que glisser. Il n’y a aucune raison d’être en colère, on se sent plutôt indifférent. Mais c’est exactement là que réside le problème. Cette indifférence, ce manque de rigueur devient insupportable à mesure que le film progresse, qu’il rate chacune de ses cibles, que son urgence et sa sensibilité s’évaporent face à un enjeu trop important pour une œuvre aussi faible.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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