Palme d’or à l’édition 2014 du Festival de Cannes, Sommeil d’hiver est sans contredit une œuvre héritière du théâtre tchékhovien. En plus de poser un regard sans complaisance sur le cœur humain, le film est porteur d’une vérité incontournable et perpétuelle : l’unique obstacle séparant l’homme de sa grandeur est l’homme lui-même.

Au cœur d’un désert rocailleux d’Anatolie centrale, nous retrouvons Aydin; un comédien à la retraite, rentré à son village natal pour y diriger un petit hôtel auparavant tenu par son père. Il a par ailleurs hérité de plusieurs logements dans son village. Endossant aisément le rôle de rentier au détriment de celui de tenancier, Aydin occupe l’essentiel de son temps à rédiger un éditorial hebdomadaire pour le journal local. L’état de son mariage est curieusement ambigu, mais sa jeune épouse Nihal vit depuis deux ans dans une section séparée de la maison. Leur relation est réduite à un cessez-le-feu. Necla, sœur cynique et perceptive d’Aydin, est réfugiée à l’hôtel depuis son récent divorce.

Un événement d’abord insignifiant vient perturber la douce quiétude du trio hôtelier : un jeune villageois, Ilyas, jette une pierre sur la fenêtre de voiture d’Aydin. On apprend qu’Ilyas cherchait à recouvrer l’honneur de son père, locataire d’Aydin et victime d’une saisie d’huissier pour cause de loyers impayés. Aydin et son adjoint, qui conduisait la voiture au moment de l’incident, saisissent le garçon et le ramènent à sa demeure décrépite, où ils sont confrontés au père d’Ilyas, Ismail, humilié et révolté. Frère d’Ismail et oncle d’Ilyas, Hamdi promet de payer pour les réparations et quémande vivement le pardon d’Aydin.

L’hostilité d’Ismail et la contrition persistante d’Hadmi déstabilisent Aydin, démocrate humaniste qui se fait renvoyer à son statut d’exploiteur. La situation permet par ailleurs d’apprécier l’altitude qui sépare Aydin de ses locataires. Le vernis de sa respectabilité craque, et une odeur infecte d’indifférence nous prend au nez. Fardant maladroitement son inconfort, ce dernier joue la carte du paternalisme bienveillant, ce qui n’est pas pour atténuer le mépris de sa femme et de sa sœur à son égard. Insidieusement, l’incident se propage au sein des trois protagonistes. Aydin réalise avec douleur que les rapports de pouvoir, censés être à son avantage, sont en fait des abîmes au fond desquelles il ne trouve que le reflet violent de ses prétentions.

À travers le prisme du personnage d’Aydin, Sommeil d’hiver prend les allures d’un procès de l’homme moderne; son cœur sincère, mais mal investi, son âme sans repère, oscillant entre l’arrogance et la faiblesse. Cette entreprise de démolition se décline en quelques entretiens individuels, d’abord entre Aydin et Necla, puis entre Aydin et Nihal. Chaque conversation apporte un éclairage peu flatteur sur les travers d’Aydin. Ses proches lui parlent et, au même rythme que le public, il prend la pleine mesure des dégâts laissés sur son passage. L’efficacité dramatique du film tient à ce précieux détail. Aydin, imprenable, résiste à la psychanalyse du narratif; le discours de ses proches est le baromètre nous permettant de sonder son âme.

Auprès de Necla, la vie intellectuelle du protagoniste est scrutée à la loupe. Explorant la brousse du lieu commun avec une témérité à nul autre pareil, Aydin rédige chaque semaine un éditorial pour La voix des steppes. Lorsque ce dernier interroge sa sœur Necla sur un récent article, nous découvrons chez lui un paradoxe amèrement familier; à savoir, le lien commode entre la prétention intellectuelle et l’absence de prise de risque. Profitant du confort que lui procure son manque d’envergure, Aydin défonce sans réserve des portes grandes ouvertes. Il succombe volontiers à la flatterie, qui tient davantage de son statut financier que de ses idées. La manière dont il répond aux commentaires de sa soeur fait parfaitement honneur à cette complaisance. Son plaisir à imposer ses vues est proportionnel à l’ardeur avec laquelle, critiqué, il fait appel au relativisme des opinions; ce havre qui donne à l’intellectuel la permission de disserter sur des enjeux hors de son domaine d’expertise (p. ex., l’hygiène personnelle des imams). Aux contradictions d’Aydin, nous sommes tentés de répondre, en cœur avec sa sœur, « Ah! Si seulement j’avais ta capacité d’aveuglement! » Force est toutefois d’admettre que rivaliser d’hypocrisie en réponse à un acte de malhonnêteté relève du dialogue de sourds.

C’est toutefois Nihal qui ouvre les portes du cœur d’Aydin, nous faisant presque regretter notre curiosité : « Je le reconnais; tu es un homme hautement cultivé, honnête, juste, intègre (…), mais parfois tu utilises ces qualités pour étouffer les autres, les humilier, les écraser (…). Ta grande morale te sert à haïr le monde entier. » Ces mots simples évoquent un problème universel, mais élusif : la déliaison entre le cœur et l’aptitude. Tel un comédien cynique (la vocation d’Aydin s’explique), l’homme sans repère moral apprend à comprendre sans compassion, à juger sans résoudre, à agir dans le plus grand intérêt de tous sans connaître la valeur d’une vie humaine. Ces compétences déracinées de leurs assises morales, loin de servir les autres, constituent bien plus que des atouts inertes; à savoir, des armes dangereuses. Elles d’abord sont funestes pour Aydin, incapable de bons sentiments pour autrui. « Tu prônes constamment l’intérêt général, mais tu soupçonnes tout le monde d’être un bandit et donc, tu haïs les gens. Qui trouve grâce à tes yeux? », lui dit Nihal.

D’aucuns ont invoqué la longueur du film, couplée à la profusion de scènes de dialogue, pour dénoncer le caractère « austère » de Sommeil d’hiver. À mon sens, où réside la « lourdeur »  de ce film se trouve également sa propriété subversive – et la longueur n’y est pour rien. Aydin, traîné dans une boue allégorique tout au long du récit, conserve néanmoins l’ascendant intellectuel, moral et financier sur chacun de ses contradicteurs de conscience. Aucune victoire pratique ou morale n’est accordée à ces derniers, dont les torts font parfois ombre à ceux d’Aydin. Hamdi, les lèvres figées en permanence en un sourire louvoyant, se confond en flatteries et, sous les couches de sa misère sociale, semble avoir oublié que l’honneur n’est pas un corps malléable. Necla, spécialiste de la critique passive-agressive, adopte une position esthétique la rendant aveugle à son propre immobilisme. Se repentant d’avoir autrefois idéalisé son frère, elle accepte avec dédain l’hospitalité de ce dernier. L’insignifiance et la passivité de Nihal l’empêchent de s’affranchir d’Aydin, dont elle refuse pourtant l’amour. Difficile, par ailleurs, de faire une lecture de Nihal qui passerait sous silence son fort penchant pour la bien-pensance. Elle le réalise à ses dépens dans ce qui constitue probablement la scène la plus délectable du film.

Aydin ne devrait-il pas tirer un quelconque enseignement des événements? Ces personnes qui souffrent de ses défauts ne méritent-elles pas une certaine compensation? Comment comprendre ce curieux statu quo? Sommeil d’hiver nous présente un monde où l’idéalisation est un jeu dangereux pour quiconque s’y adonne; ceux qui préfèrent se jucher sur les épaules des autres n’ont pas meilleur sort que ceux qui succombent à la flatterie. Ceux qui se dispensent d’agir – par humilité ou encore par bonne conscience – ne récoltent pas les mérites de ceux qui se donnent l’autorisation injustifiée d’agir à tort et à travers. Il s’agit d’un monde où une bonne intention bardée de l’étendard de la médiocrité ne supplante pas, par son simple statut, un acte de mal consommé. Au demeurant, la bien-pensance, l’immobilisme et la prétention sont tous des cancers dont le prodrome est une bonne intention.

Jeffrey Henry

Jeffrey Henry est doctorant en psychologie. Sa thèse porte sur l’émergence de la personnalité psychopathique à l’enfance. Son parcours académique est tout à fait étranger à son intérêt pour le cinéma et la fiction en général. Ces temps-ci, Jeffrey tente d’aménager raisonnablement les composantes de ce curieux paradoxe.