Sens dessus dessous (Inside Out en version originale) est-il le retour à la forme tant attendu des studios d’animation Pixar? Après s’être rabattue sur des suites parfois réussies (Toy Story 3), parfois risible (Cars 2, Monsters University), la boîte accusait ses dernières années une forme de lassitude, voire de cynisme, laissant présager la fin d’une époque dorée, à l’instar de celle des studios de Walt Disney s’étant étalonnée de Blanche-Neige et les sept nains en 1937 jusqu’au Livre de la jungle en 1967 (pour certains, le glas sonna plutôt au courant des années 50). À la barre de cette quinzième production, un ponte encore jeune, l’allumé Peter Docter (Monsters, Inc., Up), qui vient annoncer sans équivoque que les légendaires studios, qui célébreront l’an prochain leur trentième anniversaire, n’ont rien à envier à DreamWorks ou Illumination et qu’ils demeurent la référence en matière d’animation en images de synthèse. Futé et ressenti (le contraire aurait été surprenant), Sens dessus dessous est exceptionnel dans (presque) tous les sens du terme.

De nature enjouée et affable, la petite Riley mène une existence paisible dans le Minnesota, ponctuée de parties de hockey, de rires et de jeux avec son père et sa mère. Tout ça est dû à la mécanique bien rodée qui se cache sous sa caboche, gérée par cinq émotions (Joie, Tristesse, Colère, Peur et Dégoût) qui chacune maintient ensemble, disons, sa bonne humeur.  Des cinq, Tristesse est celle qui comprend le moins sa fonction et sa nécessité. En effet, à quoi bon vivre si ce n’est que pour miner le moral des autres? D’habitude effacée, elle prend l’avant-scène lorsque Riley déménage à San Francisco avec ses parents, ce qui n’enthousiasme guère Joie, qui jusqu’alors menait le tissu émotionnel de leur hôte de 11 ans. Suite à une bévue lors du premier jour de Riley dans sa nouvelle école, celle qui pourrait s’appeler Mélancolie et Joie sont malencontreusement expulsées de leur tour de contrôle et atterrissent dans les dédales de la mémoire à long terme de la fillette. Au fil d’une longue marche vers leur point de départ, les deux émotions contraires apprendront qu’elles sont plus complémentaires qu’elles le croient.

Du soleil (et des nuages) plein la tête

Sens dessus dessous ne peut être pris en défaut d’ambition : tout en décortiquant les mécanismes qui nous permettent de surmonter les traumatismes qui jalonnent nos vies, le film démontre que bien qu’il soit possible de nous réduire à quelques traits typés, ceux-ci pataugent perpétuellement en eaux troubles, se butent et s’amalgament entre eux selon une logique qui, sans être abstraite, reste infiniment complexe. Trop complexe pour un film destiné aux enfants? Cette confiance retrouvée des studios Pixar envers son public cible fait plutôt jubiler. Au-delà de purs produits de divertissement, les grands films d’animation pour enfants savent considérer ces derniers comme sujets amenés à grandir et dotés de capacité de réflexion. Les cerveaux (!) de Pixar font également émaner leurs récits – littéralement dans ce cas – de l’intérieur. Pour John Lasseter et sa bande, le cerveau humain est le berceau de tous les possibles narratifs, concept déjà exploré avec tendresse dans les Toy Story, le jouet étant un sujet vide ou neutre, du moins en perdition, tant qu’il n’est soumis à l’imaginaire de l’enfant. Profondément humanistes, leurs films (pas tous, mais la majorité, de Trouver Nemo à Là-haut, en passant par Ratatouille) croient qu’il est possible de passer au travers des pires moments de sa vie et d’être le meilleur de soi-même en se retroussant les manches et en faisant preuve d’un peu de volonté. Un peu de gymnastique mentale ne peut faire de tort à personne, surtout pas à une génération nourrie au Minions (ce critique  les déteste plus que le gouvernement présentement au pouvoir, ce qui démontre que son Colère se porte à ravir. NDLR).

Le film parvient à traduire aisément ce sentiment trouble qui envahit la jeune fille alors qu’elle est confrontée à l’inconnu, au premier traumatisme formateur de sa vie, mais cette altérité inhérente au concept central du film (anthropomorphisation de nos sentiments) rend difficile l’identification à Riley. Ironiquement, à force d’être dans sa tête, on se sent de plus en plus loin d’elle. Riley aurait-elle pu court-circuiter son asservissement à ses émotions, ne plus être leur esclave? User de rationalité (qui ne serait pas représentée en fonctionnaire barbant au complet gris cendré, même si cela est tentant) et donner ainsi l’impression au spectateur qu’elle n’est pas qu’un véhicule sans volonté propre? Les créateurs du film ont dû se poser des questions assez profondes et existentielles lors de sa conception – du moins plus que la moyenne lors de la production de « p’tits bonhommes » – et leurs efforts parviennent à tenir ce concept casse-cou à flots.

La direction artistique du film, généralement fonctionnelle, nous fait regretter la folie imaginative d’un Ratatouille, summum pixarien en la matière, ce qui laisse perplexe compte tenu d’un sujet aussi riche. Le labyrinthe de la mémoire à long terme, la contrée de l’imaginaire et le subconscient sont des lieux imagés de façon convenue, un peu platement (contrairement à la scène de la pensée abstraite, un des meilleurs moments du film).  Heureusement, et c’est ce qui installe ce film dans une classe à part, les cinq incarnations des émotions de Riley sont magnifiquement tracées, pétillent de vie et d’humour. Le scénario regorge sans cesse d’inventivité, de détails juteux qui rendront la seconde écoute aussi sinon plus plaisante que la première. Faire l’étalage de ces derniers ici gâcherait la surprise pour celles et ceux qui n’ont pas encore vu le film et serait en somme un exercice fastidieux. Comme film-cerveau, Sens dessus dessous prend justement le soin de dorloter notre matière grise, de la considérer avec respect et intelligence et, conséquemment, laisse une empreinte indélébile dans notre mémoire.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.