Le film Une nouvelle amie est ce qu’il est, un mélodrame. Très schématisé dans le rappel de certains éléments, il regorge de situations invraisemblables et déborde de sentimentalisme. Sans oublier la présence constante d’une opposition tranchée entre les personnages principaux. Les influences mélodramatiques sont très claires et marquent beaucoup de scènes, mais cela n’empêche pas le dernier film de François Ozon de manquer d’énergie et de devenir vite lassant. Disons-le, il n’a ni la richesse et la maîtrise d’un Douglas Sirk, ni la solidité d’un Todd Haynes et ni la complexité d’un Pedro Almodóvar. Le style du réalisateur espagnol est d’ailleurs très présent dans le film. On le voit dans l’utilisation des couleurs, notamment le rouge, dans l’importance accordée à la musique et dans l’insistance de la caméra sur les corps. Sur les corps d’hommes, de femmes, qu’ils soient nus ou travestis, vivants ou inconscients. Aussi, dans le réveil du coma du personnage central, qui rappelle drôlement la Belle au bois dormant.

Voilà que Claire a promis à sa meilleure amie de prendre soin de sa fille et du père de celle-ci après sa mort. Claire vit le deuil difficilement, car sa moitié lui a été arrachée. À la demande de son mari, elle rend visite à David et sa fille. Alors qu’elle s’attendait à trouver un veuf éploré, elle tombe plutôt sur le mari de sa défunte amie habillé en femme, en train de donner à boire au bébé. David, ou plutôt Virginia, devient peu à peu la nouvelle amie de Claire, celle qui la fascine et qui la trouble. Les questions se bousculent chez elle, sur les véritables intentions de David et sur le comportement à adopter face à la révélation de ce secret. Entre attirance et réticence, le film se présente comme une quête identitaire sous les thèmes du désir et de l’acceptation. Comme le dit le personnage de David/Virginia, chacun doit trouver son chemin pour faire son deuil. Parfois, un choc émotionnel permet de révéler sa vraie identité.

Le film repose sur des oppositions, sur un choc des antithèses. L’ouverture met l’emphase sur les différences entre les deux meilleures amies. L’une a toujours été précoce, extravertie, assumée et féminine. L’autre est timide, effacée, plus « masculine » et manque d’assurance. L’une meurt trop jeune et l’autre continue à vivre difficilement. Les retours en arrière, ainsi que le discours de Claire aux funérailles décrivent cette amitié en des termes de coup de foudre, dans une complémentarité parfaite dont la mort aura été le seul obstacle. Une opposition se ressent ensuite entre Claire et sa nouvelle amie Virginia. Non seulement entre le féminin et le masculin, mais dans leur manière de s’habiller, de s’exprimer, d’habiter leur propre corps. Elles se ressemblent à d’autres niveaux : leur identité de genre et leur sexualité ne sont pas figées, mais se construisent à travers le désir né d’une nouvelle proximité. Claire est en dilemme avec ce qu’elle veut faire et ce qu’elle devrait faire, alors que David est partagé entre ce qu’il doit être et ce qu’il voudrait être. Ensemble, les deux personnages s’ouvrent l’un à l’autre pour mieux s’accepter, avec comme phare la chanson « Une femme avec toi », véritable hymne à la liberté. Il est aussi important de mentionner l’interprète de David/Virginia, Romain Duris, campant avec justesse un personnage qui porte avec assurance l’idée qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient.

Une nouvelle amie est un film intriguant, surprenant même, mais il joue sur trop de tonalités différentes pour être une œuvre forte et vraiment passionnante. L’intrigue est confuse et le propos aussi, se bornant à rester à la surface des véritables enjeux du film. Cet embrouillement et cette mollesse se perçoivent dans d’autres aspects, comme dans l’évolution des personnages qui est maladroite et un peu simpliste. Certaines situations sont faciles et tombent dans le cliché, comme celles qui ont trait au deuil de Claire ou au travestisme de David. Le film s’empêtre ainsi dans les stéréotypes, ce qui est dommage vu potentiel énorme de cette histoire insolite tirée d’une nouvelle de Ruth Rendell. En fait, ce ne sont pas les clichés qui dérangent le plus, mais l’incapacité du réalisateur à aller au-delà de ces facilités scénaristiques et idéologiques. D’un autre côté, la mise en scène est impeccable et le montage est fluide, comme on en a l’habitude avec Ozon. Les images font ressortir une brillance qui frôle l’étrangeté, la musique est inquiétante et la première partie du film maintient une atmosphère mystérieuse. Cela dit, la maîtrise technique suffit rarement à elle seule et le résultat en est la preuve.

On soulignera l’effort et la tentative de faire éclater les catégories du masculin et du féminin, de nous montrer que l’identité sexuelle ne s’explique pas en termes de limites et de contours. Et que le désir, finalement, n’a que faire des étiquettes et des normes. La fin du film tente également de renverser le modèle familial traditionnel, ce qui est tout à fait estimable de la part du cinéaste. Mais au final, la question du genre, de la sexualité et de l’identité mérite beaucoup plus qu’une tentative. Elle mérite plus que le traitement superficiel que propose Une nouvelle amie. Le réalisateur reprend son thème fétiche du désir sous toutes ses formes, en voulant l’ouvrir de manière singulière vers l’acceptation de la différence et ce qu’elle engendre. Cependant, il y échappe par manque de raffinement, de ferveur, de passion.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).