Comme Mad Max, le personnage, qui parcourt le néant qu’est devenue la planète Terre, Mad Max, le film, parcourt le néant qu’est devenue la saison des superproductions estivales. Il existe certaines différences, bien sûr : le néant à l’écran est désert, vide, peu défini, alors que le néant cinématographique est sans cesse complexifié par ses créateurs, rempli de labyrinthes superficiels, mais demeurant toujours aussi aride. Il est peuplé de dieux, de figures mythiques et puissantes auxquels on ne peut guère se mesurer; des dieux qui sont devenus peu à peu des superhéros. Dans les deux cas, autant dans le désert immense que dans les ruines d’une métropole quelconque, un goût de fin du monde nous reste dans la bouche.

Loin sont les jours où nous pouvions considérer le film de superhéros comme une alternative excitante au cinéma d’action – à se demander si tel était le cas auparavant. Au fil des dernières années, le genre en question a tendu vers une véritable uniformisation, non seulement des deux univers majeurs, mais aussi de la formule des longs métrages; c’en est jusqu’à nous rappeler la même homogénéisation qu’ont vécu les blockbusters américains alors que l’idéologie Reagan progressait. On pourrait donc rallier Mad Max : Fury Road à ce grand règne des vieilles franchises hypercontrôlées, à cette philosophie apocalyptique, surtout lorsqu’on considère que ses premiers opus s’étaient développés dans cette période de guerre froide. Pourtant, Mad Max réussit à se démarquer de la confusion grâce à une certaine mentalité économe, tant dans son récit que dans ses scènes d’actions.

L’idée de caractériser Mad Max comme économe, quand on considère les systèmes qui l’ont mis au monde et l’argent dépensé pour sa production, semble absurde; il est plus facile de le classer comme un film d’action typique – de la même manière que l’on classe tous les films d’action sans trop s’en faire. Mais ce que plusieurs décriraient comme un scénario faible et inexistant est en fait un de ses plus grands atouts, ou du moins celui qui permet aux autres facettes du film de s’épanouir. Mad Max est en opposition complète avec la formule scénaristique des films de superhéros, qui mélangent constamment le complexe avec le compliqué. Le film se résume à une longue course poursuite, et tourne sans arrêt autour du camion-remorque dans lequel se trouvent les évadés; la seule fois où cette situation change est quand les personnages décident de revenir au lieu de fuir. Les points A et B sont tout de suite définis, et le fait que l’action principale est aussi simple et change très peu signifie qu’elle est toujours concentrée, et les possibilités exploitées au maximum sans se noyer dans les excès dramatiques.

L’excès se manifeste plutôt dans sa réalisation et dans sa direction artistique, qui refuse le magnifique. Si l’on se base sur les standards fixés par l’industrie, Mad Max est un film moche, presque de mauvais goût, avec des éclairages studios et des angles de caméras extrêmement prononcés, de courtes séquences au montage chaotique et maladif, ainsi que l’effet de montage le plus laid et désagréable qui soit : l’accéléré. Et en même temps, je ne peux qu’avoir de l’admiration pour un film qui fonce à toute allure dans des images laides, qui plonge dans le mauvais goût sans regarder en arrière, sans le styliser ou le justifier par la morale. L’accéléré n’est pas accompagné par des ralentis comme le cinéma de Zach Snyder, ne tente pas de rendre ses images dynamiques et splendides pour le spectateur; même s’il n’est pas trop accentué, on sent sa présence, on sent le film qui perd la tête et déconstruit le culte de l’image. Incroyablement, le 3D figure aussi dans l’équation; le procédé n’est pas utilisé par sa beauté et son immersion – quoique ces qualités sont indéniables lorsqu’on est confronté à des plans d’ensemble immenses. L’accentuation de la profondeur de champ et les money-shots évidents rajoutent au caractère grossier du film. Comme le vidéo avant lui, le 3D fonctionne et saute aux yeux beaucoup plus lorsqu’on l’utilise comme un marteau que comme un pinceau délicat, ce qui n’est pas sans rappeler les cruelles expérimentations de Godard dans Adieu au langage 3D, qui n’hésitait pas à faire physiquement mal aux spectateurs.

Les voitures en tant que telles sont très détaillées, utilisant le budget en main pour les rendre plus excentriques, mais le décor désertique les domine de bout en bout. La grande majorité du film se déroule sur terre plate, l’horizon distant et clair, rempli de plans de profil qui isolent les personnages. L’environnement est seulement rehaussé par un canyon qui interrompra la croisade des antagonistes, ainsi que quelques plaines de sables qui disparaissent au fur et à mesure que la fuite continue. Ce minimalisme des éléments utilisés, comparativement aux citadelles modernes aux mille et un coins de rue emblématiques des superproductions modernes (Métropolis, Gothan City, New York, la Matrice, et toutes les villes visitées au courant de la série Fast & Furious), réduit encore une fois l’action à l’essentiel, soit aux interactions entre les deux forces du récit.

La meilleure décision que le film prend, cependant, est sa prise de conscience que son personnage éponyme n’est plus intéressant et n’apporte rien à son univers de lui-même, surtout après avoir passé trois films avec lui. Son histoire d’origine est d’ailleurs typique des héros du genre, soit l’homme solitaire qui veut venger le meurtre de sa femme et de son enfant; l’entendre une fois de plus se lamenter de la mort de sa famille devant des esclaves sexuelles qui essayent de fuir le sort qu’on leur a réservé aurait été profondément idiot. Mad Max a désormais un rôle plus similaire de celui de Toshiro Mifune dans Yojimbo et surtout Sanjuro, le rôle d’un allié, compétent, mais passif et nihiliste jusqu’à ce qu’on le pousse à devenir cet allié. Il va même jusqu’à souligner la futilité de sa personnalité, dans l’histoire du film, mais aussi dans le schéma du cinéma d’action en général (« Quel est ton nom? » « Ça n’a pas d’importance. »). Mad Max est le nom du film, mais ceci est vraiment le film de Furiosa (Charlize Theron). C’est elle qui guide le récit, qui l’initie, qui a le plus a gagner et le plus a perdre dans cette chasse à l’homme, et qui fait jaillir le conflit et le thème principal.

Une manière réductrice de décrire le film serait « Mad Max contre le patriarcat »; non seulement en ce qui concerne les jeunes femmes sauvées par Furiosa, mais aussi le personnage de Nux (Nicholas Hoult), jeune soldat qui cherche désespérément l’approbation de cette société masculine, et des antagonistes puissants et morbidement obèses. Un monde où l’armée barbare semble être la seule façon de s’imposer. Mais le film ne perd pas trop de temps à mélodramatiser ses personnages, sauf malheureusement dans son introduction toute en exposition. Le réalisateur George Miller a assez confiance en ses enjeux à l’intérieur du film, ses rappels aux guerres de ressources naturelles et au sexisme, qu’il ne sent pas le besoin d’enfoncer ces idées à travers des dialogues remplis de symbolisme peu subtil. Mad Max : Fury Road n’oublie jamais que son genre a ses limites, et ainsi, n’essaye jamais de s’approprier des thèmes qu’il ne peut supporter.

Mad Max : Fury Road fonctionne parce qu’il sait très bien ce qu’il est : un film d’action. Si le film invite certaines réflexions, c’est sur son propre genre cinématographique, sur la futilité de ses personnages et les cultes sexistes qui se sont construits et s’effondrent peu à peu devant un nouveau public plus varié; quoique ces changements se préparaient depuis un bon bout de temps. C’est un film qui se désintègre jusqu’à ne garder que l’essentiel et l’excentrique, qui délaisse les prétentions supposément artistiques et moralisatrices du système capitaliste hollywoodien ainsi que de la mythologie progressive de ses héros. Nous n’assistons pas à un rehaussement du cinéma d’action, mais à sa déconstruction, dans un feu de joie des plus grandioses.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.