Dans une scène au milieu du film, Nathan emmène Caleb à sa chambre dans laquelle se trouve une peinture de Jackson Pollock au mur. Nathan dit que pour créer ses tableaux, le peintre a vidé son esprit et que sa main s’est mise à peinturer, pas délibérément ni tout à fait par hasard. Quelque part entre ces deux états, il y a l’art automatique. Nathan demande alors ce qu’il serait arrivé si Pollock avait inversé sa méthode, en ayant une idée exacte de tous les moindres traits qu’il s’apprêtait à peinturer. Caleb répond que si cela avait été le cas, il n’aurait jamais fait une seule marque de peinture sur la toile.

Dans cet entre-deux de la création se trouve Ava, une nouvelle forme d’intelligence artificielle, à la fois imprévisible et calculée. Elle fascine, séduit, convainc, mais trouble en même temps. Elle est un robot à la structure et aux fils visibles, à la démarche fluide et mécanique, juste assez humaine dans son apparence, dans sa sensibilité et dans ses réactions pour émouvoir son interlocuteur. Dotée d’une conscience et d’une capacité de langage presque parfaite, elle a plus de l’humain que de la machine. Dans Ex Machina, le nœud réside dans le fait de faire confiance ou non à un robot et à son créateur, ainsi que du pouvoir et des limites de cette confiance. Le réalisateur Alex Garland est terrifiant dans sa façon de montrer le futur. Un futur pas si lointain, celui de demain. Celui dans lequel la différence entre les humains et les machines ne sera plus si évidente et même totalement imperceptible.

Le film est en fait un long test de Turing, une méthode qui consiste à évaluer l’intelligence d’une machine, se déroulant sur une semaine. Nathan, un riche scientifique et programmeur informatique, invite un jeune employé de sa compagnie, Caleb, dans sa résidence éloignée. Le mandat de Caleb est de faire la conversation avec un robot afin de tester ses capacités et son fonctionnement intellectuels. Au fil des sessions et avec les confidences d’Ava, Caleb commence à douter des motivations et des intentions de Nathan. Le contraste entre les deux hommes est clair dès leurs premiers échanges. L’un est dur, insensible et orgueilleux. L’autre est frêle, doux et compréhensif. Nathan construit des femmes robots pour satisfaire ses désirs, comme un Frankenstein moderne aux fantasmes tordus, machos et sans limites. Caleb, lui, dans toute sa curiosité et sa fragilité, a de la difficulté à prendre sa place. Il se laisse charmer par Ava, victime de ses propres sentiments humains. Dans le film, une dualité se poursuit à plusieurs niveaux, notamment dans les nombreux passages des grands espaces verts naturels à la claustrophobie du bâtiment bétonné. Ava est attirée par l’extérieur du laboratoire, alors que Caleb est fasciné par ce qui se trouve à l’intérieur. Il y a ainsi une complémentarité, ou du moins une harmonie presque parfaite entre la nature et la technologie.

Alex Garland est d’abord un romancier et un scénariste, que l’on connaît pour les scénarios de 28 Days Later (2002), Sunshine (2007) et de Never Let Me Go (2010). Avec Ex Machina, on retrouve cet intérêt pour le futur de l’homme, de même que pour sa survie. La première réalisation de Garland est sobre, mesurée et élégante. Il n’est ni audacieux, ni trop prudent. Toutefois, on sent le scénario beaucoup plus travaillé que la mise en scène. Il manque une dose de folie visuelle et de singularité pour porter avec originalité l’histoire présentée. Le film n’a peut-être pas l’audace formelle ni l’aplomb pour être qualifié de classique instantané, mais il s’agit tout de même d’un thriller solide, brillant et surprenant qu’on risque de ne pas oublier de sitôt.

Ex Machina est un film d’idées beaucoup plus qu’un film d’action. La fascination se produit à travers les dialogues, les réactions et les regards des personnages, qu’ils ont entre eux et vis-à-vis des robots. Le film parle non seulement du rapport entre les humains et les machines, mais de celui entre les hommes et les femmes, passant par l’identité et la sexualité. Il pose aussi un regard sensible sur la solitude, sur l’amour et sur le désir. Il questionne les rôles et les stéréotypes, dessine des fantasmes dérangeants et s’ouvre sur un univers de possibilités avec intelligence. Ce que la science-fiction devrait toujours faire.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).

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