Photo : Films Séville

Nous avons eu la chance de rencontrer le jeune cinéaste Mathieu Denis dans la foulée de la tournée promotionnelle de son dernier long métrage, Corbo, qui l’amena, ainsi que les trois jeunes acteurs principaux du film (Anthony Therrien, Karelle Tremblay et Antoine L’Écuyer) à Québec pour quelques jours. Une occasion de revenir sur la première mondiale du film à Toronto lors du tiff l’automne dernier et de se questionner la représentation de cette période trouble de notre histoire (la montée du nationalisme radical dans les années 60) au cinéma. 

Le Quatre trois : As-tu l’impression, à l’instar de Laurentie que tu as réalisé avec Simon Lavoie, que Corbo provoquera des débats?

Mathieu Denis : Oui, le film suscite déjà toutes sortes d’interrogations. Il a d’ailleurs été un peu conçu de cette manière. Je n’avais  pas envie de faire un pamphlet ou un brûlot qui allait exposer mes opinions, que les spectateurs allaient devoir assimiler à la sortie du film. Je ne voulais pas que le film leur dise comment penser. Je crois qu’il y a des enjeux assez complexes abordés dans le film et j’avais envie que ça se fasse manière nuancée, pour que le spectateur puisse se positionner lui-même.

Le Quatre trois : Crois-tu, même si le film n’est pas profelquiste, qu’il est dangereux de prêcher aux convertis en faisant un film sur un tel sujet? Le spectateur qui a déjà une opinion défavorable des militants de l’époque pourrait être rebuté… 

Mathieu Denis : Oui, il y a un danger, mais ce n’est pas un film qui s’adresse aux convertis, c’est un film qui parle de l’histoire du Québec. Il concerne n’importe qui habitant sur cette terre québécoise. On peut ne pas être d’accord avec les idées des felquistes ou avec les moyens qu’ils ont utilisés afin de faire avancer leurs idées, mais on ne peut pas ignorer le fait que ça s’est produit ici. Il faut qu’on soit informé de ça. Sinon, c’est cliché de le dire, mais c’est vrai : l’histoire est condamnée à se répéter.

Le Quatre trois : Tu fais partie de la première génération de cinéastes qui traite de cette période trouble de notre histoire sans l’avoir directement vécue. Quels sont les avantages et désavantages d’avoir cette distance?

Mathieu Denis : Les événements sont saisis différemment. La perspective n’est pas la même. Je n’ai pas grandi dans ce Québec exposé dans les cartons au début du film, où il était impossible de travailler en français. Forcément, les gens qui sont passés à travers ça ont un bagage qui façonne leur manière d’aborder les événements. Je n’ai pas le même bagage, j’ai plus de recul, donc forcément c’est  moins à chaud. En même temps, j’ai l’impression que cette distance permet de remettre un peu plus en question certaines choses.

Le Quatre trois : Il y avait un souci d’exactitude historique dans la préparation du film?

Mathieu Denis : C’est le grand défi dans l’écriture d’un scénario basé sur des faits historiques. Dans la première version du scénario que j’ai écrite, j’avais cette obsession de ne pas trahir ce que les gens que j’avais rencontrés m’avaient dit. Le résultat était un alignement de tous les événements et faits recueillis. C’était très précis… mais en même temps d’un ennui  mortel. Je devais avoir mon propre point de vue sur les événements, sans essayer de le faire rentrer dans la tête des gens à coups de bâton de baseball. Corbo est une œuvre dramatique basée sur des faits historiques, mais qui, sans être la réalité, respecte l’essence de la réalité. La lecture de La poétique d’Aristote m’a beaucoup aidé après l’écriture de la première version du scénario. Il s’agit d’un traité d’écriture dramatique qui fait la distinction entre un traité historique et une œuvre poétique. Un traité historique doit s’attarder aux moindres détails. Une œuvre poétique doit saisir l’essence de ces moments historiques. Mais pour que le résultat soit captivant et significatif il faut prendre certaines distances. Personne n’avait un micro à l’époque pour enregistrer ce que les membres de la famille Corbo se disaient quand ils mangeaient autour de la table. On m’a parlé des rencontres des felquistes, mais personne n’était là pour noter précisément ce que chacun disait. Les dialogues, c’est de la fiction, de l’invention, mais dans le respect de l’essence des personnages qui les incarnent.

Le Quatre trois : Comment s’est effectuée la recherche à l’écriture du scénario?

Mathieu Denis : Dans les balbutiements de ma recherche, je suis allé avec les sources les plus accessibles, comme F.L.Q. Histoire d’un mouvement (Louis Fournier, Éditions Québec/Amérique), qui est le document de référence à propos de l’histoire générale du FLQ.  J’ai voulu ensuite rencontrer des gens en lien avec l’événement, des membres de la famille de Corbo, mais je n’avais pas envie d’aller les voir et de leur demander de me raconter directement ce qui c’était passé. J’avais besoin d’avoir déjà moi-même l’idée de ce qui s’était passé. Le problème c’est qu’il n’y a rien d’écrit sur Jean Corbo et presque rien sur cette période-là. J’ai frappé un cul-de-sac. Je savais qu’après la mort de Jean à peu près tous les membres du FLQ ont été arrêtés et ont eu des procès qui ont duré longtemps, de 1966 à 1971. Je me suis dit que dans les notes sténographiques de ces procès il y aurait des tonnes d’informations. Je me suis rendu aux archives du Palais de justice et j’ai tendu ma feuille avec les dates et les noms qui m’intéressaient. L’archiviste l’a regardée cinq secondes avant de me dire qu’ils n’avaient rien de tout ça parce qu’ils brûlent leurs archives à tous les trente ans, et ce, sans aucune discrimination quant à la valeur historique des documents détruits. C’est aberrant! J’ai dû me rabattre sur les journaux; fort heureusement on ne brûle pas leurs archives. J’ai cherché les comptes-rendus des procès dans les médias de l’époque, sur une période de cinq ans. Un véritable travail de moine.

L’avantage des journaux, c’est que je voyais ce qui faisait l’actualité à l’époque, ce qui était d’intérêt public, ce qui m’a totalement plongé dans l’époque. À partir de là j’ai eu l’impression d’avoir une bonne connaissance du sujet et j’ai pu commencer à rencontrer les gens qui ont été impliqués dans les événements, comme les felquistes. Ce qui n’a pas été évident une fois de plus, parce qu’il n’y a pas bien sûr de registres des felquistes avec leur adresse et leur numéro de téléphone. Mais cette recherche me plait : je fais des films sur des choses que j’essaie de comprendre.

Le Quatre trois : Tu as déjà parlé d’apolitisme et de cynisme aujourd’hui, ce qui avait déjà été abordé dans Laurentie. Pourtant, depuis la sortie de ce film, en 2011, il y a eu plusieurs manifestations étudiantes, même très récemment, avec par exemple le siège de l’UQAM. C’est difficile de comprendre cette idée de cynisme à la lumière de ces événements…

Mathieu Denis :
 Quand on me demande pourquoi j’ai fait le film, je réponds souvent que j’ai essayé de me mettre dans les bottes de Jean Corbo et de voir si, à seize ans, j’aurais posé un acte similaire. Je me suis rendu compte qu’il n’y a aucune cause à laquelle j’aurais adhéré. J’ai constaté que ma génération, non celle des étudiants, est largement apolitique et désengagée.

Les étudiants et la jeunesse ont le dos large jusqu’à un certain point. On leur en met beaucoup sur les épaules. On leur dit de manifester et de tenter de changer le monde, comme si tout cela est le propre de la jeunesse, ce qui est faux. Je regarde autour de moi et, de manière générale, je constate nous sommes collectivement apolitisés, résignés, stagnants. Je trouve inspirant de voir des jeunes qui refusent le monde qu’on leur tend, mais ils ne pourront changer les choses seuls. Un moment donné il faudra un vrai élan collectif, et cet élan-là je ne le vois pas du tout en ce moment, contrairement à l’époque où le film se déroule.

Le Quatre trois : Le film a eu sa première mondiale à Toronto lors du tiff l’automne dernier. Est-ce que les publics qui ne sont pas familiers avec ce pan de notre histoire réagissent bien au film? 

Mathieu Denis : C’est un film qui porte sur un enjeu local, propre au Québec. En même temps, j’avais la volonté de montrer que ce que les felquistes faisaient à cette époque se passait également ailleurs dans le monde, comma à Cuba, en Algérie, en Uruguay et au Vietnam. Je ne voulais pas non plus que le film soit universel. J’avais cette confiance que ce n’est pas parce que ça s’est passé au Québec que ce ne serait pas d’intérêt pour quelqu’un de l’étranger. Plus j’avançais dans le film plus je me demandais s’il allait parler au monde. Pour les cinéastes d’ici il y a l’importance de voir leurs films vus dans les festivals à l’étranger, parce ça permet souvent de faire d’autres films. Il y a le box-office et les festivals, si tu n’as aucun des deux t’es mal pris pour ton prochain.

Finalement, on a cette invitation pour aller à Toronto. Je me rappelle bien du  jour où je suis arrivé à Toronto, je me suis dit : « Qu’est-ce que je viens faire ici? » Avant que les gens aient vu le film, la réception était assez frileuse. Durant ma première entrevue là-bas on me demandait comment j’avais osé faire un film là-dessus, on me disait que j’ouvrais une boîte de Pandore, que ces histoires-là appartiennent au passé, que je risquais de donner des mauvaises idées à certaines personnes. Il faut comprendre cette réaction parce que quand tu vas à Toronto ou dans le reste du Canada, tu prononces « FLQ » et soudainement les gens parlent du mal incarné. Mais quand les gens voient le film un point de bascule est franchi. Des spectateurs m’ont dit après avoir vu le film qu’ils n’avaient jamais pensé qu’il pouvait avoir des raisons pour lesquelles certaines personnes dans un contexte donné pourraient dire : « là il faut qu’on brasse la cage ». C’est le fait aussi de voir des êtres humains derrière ce mot-là : FLQ. Oui, il y en a parmi eux qui ont été des jusqu’au-boutistes, mais il y en a d’autres qui ont eu des doutes, des remises en question, qui ont eu peur par moments. Il y a quelque chose de beau chez eux, qu’on entérine ou non les moyens qu’ils ont choisis pour faire avancer leurs idées. 4:3

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.